Retour sur "Aimer, boire et chanter", d’Alain Resnais

"Aimer, boire et chanter", d’Alain ResnaisPeut-être savait-il que c’était son dernier film. Peut-être pas.
Le talent rend éternel et le cinéma maintient jeune, même quand on a dépassé quatre-vingt dix ans. Toujours est-il qu’en guise d’adieu (plus ou moins calculé), Resnais a choisi de rester joyeux, de s’amuser avec nous, de mettre la mort à distance, comme le suggère le dernier plan, prophétique, de cette valse où Strauss donne le rythme, Alan Ayckbourn le sujet et Alain le virtuose les étourdissantes variations.
Ceux qui ont oublié que le cinéma est un jeu (jeu de piste, jeu de rôle, jeu de scène, etc.) n’aimeront pas Aimer, boire et chanter. Les autres seront emportés par le vertige, par le « tourbillon de la vie » impulsé par un prestidigitateur conscient de son art et soucieux de rester « un homme joyeux dans un monde dépourvu de joie », comme le dit l’ultime réplique.

« Je ne cherche pas des intrigues mais des constructions, des structures.»

L’argument, convenu, vient de la comédie de boulevard (trois couples tiraillés par d’éternelles chamailleries conjugales). Il est pimenté d’un peu de mystère beckettien (tout se joue autour d’un personnage invisible, Georges, sorte de Godot coureur de jupons), agrémenté d’un zest d’abyme pirandellien (cinq des six personnages – en quête d’auteur – répètent une pièce de théâtre), teinté d’une inquiétante nuance de noir (le mystérieux Georges est programmé pour mourir à la fin du spectacle), arrangé à la sauce british (nous sommes dans un coin perdu du Yorkshire) et présenté dans un décor de patronage.
Le malicieux Resnais est à la fête, dans son élément, lui qui déclarait « Je ne cherche pas des intrigues mais des constructions, des structures » (in Alain Resnais, de Jean-Luc Douin, La Martinière). Hiroshima ou Marienbad inventaient des structures cérébrales pour élites ; dans les derniers films – disons depuis Smoking/No smoking (déjà adapté d’Ayckbourn) – les structures sont devenues plus ludiques, polymorphes (Resnais prend son bien où il veut), populaires parfois (dans On connaît la chanson, son plus grand succès), toujours voyantes, car le spectateur doit devenir complice de la mystification, en tout cas jamais innocentes.
Quelques éléments de contrepoint doivent toujours nous rappeler : 1) que nous sommes au cinéma ; 2) que tout cela est de la frime ; 3) qu’au bout de l’histoire, chacun a rendez-vous avec la mort. Ce qu’étaient chargées de signifier les explications savantes du professeur Laborit dans Mon oncle d’Amérique, les méduses flottantes dans On connaît la chanson ; ce que révèlent ici les dessins de Blutch venus souligner l’artifice des situations ou l’apparition furtive de la taupe dont le nez qui pointe interrompt l’illusion.
 

Alain Resnais le magicien

Si le miracle fonctionne, si la fantaisie du jeu opère et nous entraîne dans les coulisses de la fiction, c’est que la belle mécanique est servie par des acteurs exceptionnels.
Comme dans ses films précédents, Resnais le magicien parvient à obtenir de ses comédiens des performances stupéfiantes. Les valeurs sûres sont présentes : Sabine Azéma, meilleure que jamais, André Dussolier, plus discret que de coutume ; les solides compagnons de route aussi : Michel Vuillermoz, remarquable, Hippolyte Girardot, excellent dans un rôle délicat ; mais encore deux nouvelles venues, atteintes par la grâce contagieuse, Sandrine Kiberlain et Caroline Silhol. Eux tous s’amusent devant nous. Sont heureux de jouer pour un metteur en scène génial, sont heureux de jouer à jouer, de jouer à nous faire plaisir.
Quand il se retrouvent, à la fin, autour de la tombe du regretté Georges (qu’on aurait envie de rebaptiser Alain), on les sent tristes d’avoir perdu leur âme fécondante. Par chance, les films tournés par le maître en soixante-dix ans de carrière nous restent. Y compris ce dernier opus que l’on aurait tendance,  inévitablement, à affecter d’une couleur testamentaire. Une pirouette plutôt.

Yves Stalloni

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 • Voir sur notre site : « Vous n’avez encore rien vu », d’Alain Resnais, par Yves Stalloni.
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