"La Sainte Famille", de Florence Seyvos. Comme l'eau d'un lac

"La Sainte Famille", de Florence SeyvosVoici, pour reprendre le titre d’un beau roman paru il y a trois ans, quelques petites scènes capitales [1]. Voici de ces instants qui n’ont l’air de rien, semblent n’appartenir à aucun temps ni aucun lieu.
Il y est question d’une maison au bord d’un lac, de chambres closes, parfois fermées à clef, et l’on y rencontre, sous un tableau figurant Ariane, maîtresse du labyrinthe, des êtres parfois tortueux, cruels, et d’autres plutôt désorientés.
On y croise aussi des personnages qui ont la simplicité des enfants, telle cette grand tante Odette, cousine éloignée d’Henri, bouleversant héros avec Buster Keaton du Garçon incassable, le précédent roman de Florence Seyvos.

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« Un silence habité »

C’est une maison qui hantera l’héroïne, devenue adulte :
« Elle dégageait une présence trop forte. Pourtant, la moitié des rêves qu’elle fait se passe là-bas. Et, chaque année, dès que l’été commence, la maison vient la visiter comme le ferait un fantôme. Elle s’impose à elle, sans prévenir, un carrelage glacé, un parquet qui craque, un silence habité, un couloir sombre, la sensation exacte de son pied qui entre dans l’eau du lac. Ce sont presque des hallucinations et chacune provoque en elle un mélange d’excitation et d’effroi, un mélange dont elle ne veut pas se passer. »
L’héroïne, c’est donc Suzanne. Son frère Thomas est l’autre voix du roman. On voit, entend et perçoit à travers eux. Parfois à la troisième personne, parfois à la première, comme si le « je » faisait loupe, ou rendait plus fortement ce qu’éprouvent ces enfants qui grandiront, au fil des séquences. Parfois Thomas évoque sa sœur, complétant ce qu’elle ne raconte pas, ouvrant une de ces portes qui ne s’ouvrent pas, faisant écran.
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Séquences écran

Ces termes empruntés au cinéma ne sont pas usurpés. Outre l’auteur jeunesse que l’on a découvert à l’école des loisirs avec La Tempête, illustré par Claude Ponti, ou avec le superbe roman Nanouk et moi (« Neuf »), on connaît Florence Seyvos pour son travail de scénariste avec Noémie Lvovsky. Elle a ainsi écrit Les Sentiments et Camille redouble. La grâce, l’humour fragile et la mélancolie des deux films nous les rendent mémorables.
Les deux enfants passent leurs étés dans cette grande maison près du lac. Jeanne, leur arrière-grand-mère recluse seule à l’étage, dans sa chambre, n’est qu’une voix lointaine à peine perçue par Suzanne. On s’agite devant sa porte. Marthe et Odette, ses filles, s’occupent d’elle, aidées par des infirmières.
Mais Odette « perpétuellement inquiète », préfère avoir la charge des enfants. Même s’ils lui restent étrangers : « L’amour qu’elle ressentait pour eux était un bouillonnement intérieur coupé de tout influx nerveux, il était comme des vagues ininterrompues qui se seraient heurtées à un mur de verre. » C’est une femme de devoir, mais elle a ses préférences et Mathilde, l’étrange cousine à qui elle donne le pain rassis quand Suzanne reçoit une belle pêche, n’en est pas.
Mathilde est celle qui aime transgresser. Elle incite Suzanne à pénétrer et à fouiner dans la chambre de l’oncle, un pervers qui se laisse dominer, dont l’apparence est trompeuse : « Son expression se veut douce, à peine rieuse, bienveillante mais son visage n’a jamais su exprimer la gentillesse. C’est un vêtement qui ne tient pas sur lui, il glisse. La vérité de son visage, c’est la dureté. » On retrouvera Mathilde devenue adulte, crachant un soir à la face de Suzanne. Sans raison. Et l’oncle verra en Federica celle qui peut régner sur la maison désertée, prendre possession de la vaisselle et des jouets.
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L’histoire de rendez-vous manqués

Parmi les nombreux mystères qui font la force du roman, sa part obscure, il y a l’absence des parents. Pourquoi ne viennent-ils jamais dans cette maison ? Qu’est-ce que cette sainte famille dans laquelle frère et sœur sont comme orphelins ? Les jeux auxquels ils se livrent tous deux (ou dans leur famille recomposée) c’est une poupée Barbie qui initie son fidèle Ken, ou une noyade évitée de justesse ; c’est leur univers et les adultes n’y ont pas leur part.
Les jeux de ces derniers sont autres. Hélène, la mère, divorce d’avec son mari. Chacun refera sa vie, avec le regret éternel d’avoir raté la première, celle qu’ils pouvaient mener ensemble. De nouveau, les portes restent fermées ; la chambre de Suzanne est interdite à son père. Un intérieur parmi d’autres dont on ne connaît le secret que par les pensées du personnage.
Les relations entre Marthe, la mère et sa fille Hélène n’ont jamais été bonnes. Quand Suzanne insulte sa grand-mère, Hélène ne la reprend pas et semblent jubiler. Bien plus tard, Suzanne est devenue une adulte, elle fête avec sa mère les soixante ans de celle-ci. Puis, quand elles se séparent, elle contemple l’ombre qui va et vient dans l’appartement, derrière le rideau : « Une mélancolie m’étreint, je pense à ce qui, en elle, en moi, n’est plus accessible et ne peut plus se rencontrer. » La Sainte Famille est l’histoire de tous les rendez-vous manqués.
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Tout tient à l’infime

Avec les saisons, les années, au gré des lieux, entre Lyon et un village où grandissent les enfants, le fil d’Ariane se dévide, trace son chemin. Wild, l’instituteur qui humilie les enfants, est effrayant dans sa salle de classe et il suscite des sentiments troubles : « Notre peur est impossible à partager, notre honte ne regarde que nous-mêmes. » Mais croisé bien plus tard en ville hors de son contexte, il ressemble a un « loup édenté » ; Suzanne ne peut plus lui en vouloir « parce qu’elle sent que le pouvoir dont il abuse le dévaste ».
Le monde de Suzanne et Thomas est ainsi constitué de détails infimes, troublants, parfois énigmatiques, souvent inexpliqués. Tout tient à l’infime, à ce que l’on imagine autant qu’à ce qui est, à la vase qui couvre le fond d’un lac autant qu’à sa surface limpide, à un bruit par quoi s’ouvre des portes, et ce roman : « La sonnerie du téléphone était le sésame qui me permettait de retrouver la maison comme on retrouve parfois dans ses rêves une personne qu’on a aimée. » On aura beaucoup rêvé en traversant les chambres vides de cette maison désormais lointaine.

Norbert Czarny

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1. Sylvie Germain, Petites Scènes capitales, Albin Michel, 2013, 248 p.,  Le Livre de poche, 2015.
• Florence Seyvos, « La Sainte Famille », L’Olivier, 2016, 176 p.
Les livres de Florence Seyvos à l’école des loisirs.
« Le Garçon incassable », de Florence Seyvos, prix Renaudot poche 2014, par Norbert Czarny.
« Nanouk et moi », de Florence Seyvos, par Robert Briatte, dans « l’École des lettres ».

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