Sept conférences de Michel Tournier :
au cœur du laboratoire

Écrivain silencieux et discret, l’auteur de Vendredi ou les Limbes du Pacifique adorait parler, philosopher, et même faire quelques confidences, révèlent certaines de ses conférences rassemblées et éditées par Arlette Bouloumié et Mathilde Bataillé chez Gallimard.

Par Yves Stalloni, professeur agrégé de lettres

Écrivain silencieux et discret, l’auteur de Vendredi ou les Limbes du Pacifique adorait parler, philosopher, et même faire quelques confidences, révèlent certaines de ses conférences rassemblées et éditées par Arlette Bouloumié et Mathilde Bataillé chez Gallimard.

Par Yves Stalloni, professeur agrégé de lettres

La libération de la parole pourrait bien avoir, pour certains écrivains, valeur de revanche ou de récréation. C’est le cas pour Michel Tournier, qui a passé la majorité de sa vie d’écrivain dans la solitude et le silence du presbytère de Choisel, en vallée de Chevreuse, et déclarait pourtant « adorer parler » et avoir un réel « goût pour l’oral ». Son premier métier, à la radio, l’y a préparé, ainsi qu’il l’explique dans l’une de ces sept conférences éditées par Arlette Bouloumié et Mathilde Bataillé* : « Je me promène avec un micro et je dialogue avec des écrivains, des scientifiques, des professeurs, des théologiens… ». À la différence de son double, Tristan Vox (personnage de la nouvelle éponyme figurant dans Le Coq de bruyère), il est devenu, en prenant la plume, silencieux et discret. Sauf quand on lui tendait un micro pour l’inviter à s’expliquer, à se raconter devant un public, de quelque nature qu’il soit. Alors, avec une jubilation aisée à percevoir, Michel Tournier redevenait subitement volubile, et retrouvait son éloquence.

Le reclus de Choisel, le sédentaire, le solitaire confiait volontiers : « Le paradoxe de l’écrivain, c’est qu’il est obligé de travailler seul. Il y a peu de métiers qui soient aussi solitaires que celui-là. » Il n’en proclamait pas moins son amour des voyages, de la découverte de contrées lointaines, de la rencontre de lieux et de personnes nourrissant son travail : « Je ne suis jamais déçu par mes expéditions et je trouve toujours mille fois mieux que ce que j’aurais trouvé dans ma tête. »

Un des mérites de cet essai rassemblant ses conférences réside dans ce que cet écrivain apparaît dans sa diversité, sa complexité, et sa vérité. Michel Tournier accepte avec complaisance d’ouvrir les portes de son laboratoire : « Mon étage personnel, c’est le second qui est le grenier aménagé […], et là, j’ai deux tables, une grande sur laquelle j’écris, à la main, avec un stylo à plume et à piston […]. Et sur une autre table de bridge, il y a une machine à écrire en TR et une machine à écrire en 37. » Ces petits secrets d’« artisan », mot qu’il aime et qu’il emploie, aident à mieux connaître le fabricant de livres.

Arlette Bouloumié, dont l’essentiel de la carrière d’universitaire a été consacré à Michel Tournier, et Mathilde Bataillé qui se place dans son sillage, ont réuni sept conférences couvrant une dizaine d’années, entre 1994 et 2004, prononcées, le plus souvent, devant des étudiants, à Paris ou à Angers. Le titre de l’ouvrage, qui reprend celui d’une conférence de 2000, est particulièrement heureux puisqu’il évoque l’attachement très précoce de l’écrivain à la philosophie, discipline que, sans son providentiel échec à l’agrégation, il aurait dû enseigner, mais qui est restée au centre de ses intérêts.

De la philo en contrebande

L’ancien élève de Maurice de Gandillac, l’ancien condisciple de Gilles Deleuze et de Michel Foucault, a toujours été un « ami de la sagesse ». Il a cependant souhaité, et souvent réussi, à adapter la philosophie à la matière romanesque, l’utilisant de manière diagonale, subreptice, clandestine. L’auteur de Vendredi ou les Limbes du Pacifique en vient à regretter que dans ce premier roman, pourtant couronné de succès et abondamment commenté, les allusions philosophiques soient trop visibles, rendant le livre « raté » (p. 59). Car, dit-il, « la philosophie ne doit pas montrer le bout de son nez, il faut que ce soit de la bonne contrebande ».

Le petit Michel a été élevé par des parents germanistes, et le jeune étudiant a découvert les penseurs allemands en 1946 à Tübingen, « une des rares villes allemandes non détruites», où il a passé quatre ans.

La question du mythe revient de manière récurrente dans chacune des sept conférences, cet aspect constituant comme une sorte de marque de fabrique de Michel Tournier. Pour lui, l’utilisation du mythe permet de « jeter une passerelle entre le vaste public […] et le jardin secret, philosophique que je détenais en moi ». D’où ses développements sur Robinson, les gémeaux, l’ogre, les ordures ou les vampires, un thème qui aurait dû aboutir au roman jamais écrit : Hermine ou le Goût du sang.

Au fil de ces conférences, l’écrivain évoque ses relations avec les éditeurs, assez bonnes, l’avenir de l’édition (le livre a encore de beaux jours devant lui), sa préférence pour le conte « une histoire dans laquelle on sent qu’il y a des sous-entendus mais on ne sait pas lesquels», plutôt que pour la nouvelle, genre sec, sombre, sans mystère. La qualité majeure d’un écrivain, selon lui ? « La patience. Là je bats tous les records car je mets régulièrement six ou sept ans à écrire un roman. »

Dans des conférences intitulées « Voyage autour de ma bibliothèque » et « Flaubert et moi » il cite comme écrivains préférés Jules Verne, Zola, la comtesse de Ségur, Paul Valéry, Julien Gracq. Mais c’est Gustave Flaubert qui domine : il est mentionné vingt-quatre fois dans l’index (un record) et, chez Flaubert, les Trois contes.

Tournier se réclamant de l’exemple de Zola ne met rien de lui-même dans ses livres : « Je ne tire rien de ma vie personnelle», affirme-t-il. Ou bien : « Je suis résolument opposé au roman autobiographique ». Or, cet adepte de l’impersonnalité, caché derrière des personnages éloignés de lui, accepte, face à ses lecteurs, de révéler des pans de sa vie et de son moi. Par exemple quand il évoque son enfance à Bligny-sur-Ouche, en Bourgogne, auprès de son grand-père pharmacien qui, par ses expériences photographiques, lui transmet « l’envoûtement de l’image ». Sa grand-mère semblerait un peu cousine de Madame Bovary, une Emma qui aurait épousé M. Homais. Son grand-oncle, « curé, théologien et organiste », lui a légué une bible annotée. Il a passé à neuf ans des vacances avec ses parents en Thuringe où il a tout compris du nazisme. Sa scolarité jugée médiocre lui a permis de côtoyer des êtres d’exception comme Roger Nimier. Enfin, il a failli deux fois « laisser [s]a peau» pendant l’Occupation.

Ce registre intime, accordé à l’oralité et qui excuse le décousu du propos, parvient à restituer l’homme et à rendre cet écrivain exigeant et ambitieux plus proche et sympathique.

Y. S.

Michel Tournier, Contrebandier de la philosophie, sept conférences suivies d’échanges avec le public, édition d’Arlette Bouloumié et Mathilde Bataillé, « Arcades », Gallimard, 2021.

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