Syllogomanie

Fasciné par les lieux clos, Christophe Boltanski se lance, dans « Les Vies de Jacob », sur les traces d’un homme aux identités multiples, qui hante les cabines de Photomaton. Par Norbert Czarny, critique littéraire

RENTRÉE LITTÉRAIRE. Fasciné par les lieux clos, Christophe Boltanski se lance, dans Les Vies de Jacob, sur les traces d’un homme aux identités multiples, qui hante les cabines de Photomaton.

Par Norbert Czarny, critique littéraire

Un jour, Christophe Boltanski découvre un album rempli de photos prises dans des cabines de Photomaton. Toutes les images représentent le même homme, Jacob B’Shiri, désormais décédé. L’album a été trouvé dans l’appartement qu’il habitait et remplissait de vieux journaux, de livres, d’objets hétéroclites, souffrant de ce que l’on appelle le syndrome de Diogène ou, plus savamment, la syllogomanie. Le romancier part donc en quête de ce Jacob, de Paris jusqu’en Israël, en passant par l’île de Djerba, afin de comprendre les vies possibles de cet anonyme dont il a retrouvé trois cent soixante-sept photos prises entre 1973 et 1974.

Christophe Boltanski est fasciné par les lieux clos et tout ce qu’ils révèlent. Le premier qu’il a décrit est l’appartement de ses grands-parents, rue de Grenelle : La Cache1 relate ainsi l’histoire singulière de sa famille. Le deuxième, dans Le Guetteur2, était habité par sa mère, justement atteinte de syllogomanie comme Jacob B’Shiri. Pour ce dernier, la cabine de Photomaton représente un huis clos fermé par un rideau, espace propice à la multiplication des identités.

L’œil de Jacob

Yaacov, la transcription hébraïque de Jacob, signifie « à suivre ». Le roman, sans jamais jouer de l’attente propre aux séries télévisées, est une plongée. Plus la lecture avance, plus l’émotion affleure. Ce qui ne semblait qu’une enquête sur un original devient un miroir :
« Il n’existera jamais qu’un seul homme et il est tout entier en chacun de nous », écrivait Jean Genet.

Tout le monde n’est cependant pas Jacob B’Shiri qui, au fond, n’aurait jamais été heureux. À l’époque dont datent ses autoportraits, il serait passé de « la joie forcée » à « l’inquiétude ». Boltanski se lance sur ses traces en reprenant toutes les adresses qui furent les siennes, toujours pendant de brèves périodes. Jacob est à Bâle, à Marseille, à Rome, jamais plus de quelques semaines. Avant 1970, c’est son enfance à Djerba que Christophe Boltanski raconte, la mort de Khamaïs, son père, et son départ solitaire vers Israël. Jacob n’a pas choisi de partir, il est celui qu’on a envoyé, et la violence du deuil, combinée à cet exil forcé, est double souffrance.

Après avoir connu la richesse, sa famille est ruinée. Jacob est plongé dans le dénuement et la solitude. En 1967, il est soldat dans une unité d’élite sur le front syrien du Golan, lieu de danger. Il n’en tire nulle gloire, mais une blessure et un choc traumatique. Les tenants et aboutissants de ses débuts de carrière restent flous. On l’imagine en espion du Mossad. Il est plutôt agent de sécurité en une période délicate, quand les terroristes palestiniens visent les avions, qu’ils détournent ou font exploser. Il travaille ici et là à l’aéroport, identifie les voyageurs potentiellement dangereux. En somme, il a l’œil.

L’œil du Photomaton, dans son absolue banalité, dans sa froideur clinique, c’est l’autre œil dans sa vie. Boltanski voit en Jacob un Ulysse d’aujourd’hui. Mais il saisit aussi la démarche artistique et en profite pour glisser vers une référence explicite à son oncle, Christian Boltanski, dont il a utilisé les photos les plus ordinaires pour raconter ses vies à lui. La démarche artistique est pensée, voulue et rappelle le body art de l’époque, les travaux de Warhol à la Factory, les autoportraits de Roman Opalka.

Jacob passe les derniers vingt ans de sa vie dans le royaume d’Hadès (pour filer la métaphore homérique). Il dirige la Hevra Qeddisha, service des pompes funèbres de la communauté juive. Le corps d’un défunt est sacré. Le rite de purification avant la mise en terre, très précis, reste secret. Jacob dirige ce service sans ménager ses efforts, répondant à toutes les familles en détresse, nuit et jour. Il y sacrifie sa vie personnelle. Pire : un oubli pendant la canicule de l’été 2003 lui vaut, quelques années après, d’être licencié pour faute grave. Entretemps, il a vu les corps d’Ilan Halimi et Sébastien Selam, deux jeunes hommes assassinés de manière atroce, parce que juifs. Jacob sombre dans la dépression.

Le récit de Christophe Boltanski parvient à donner corps à un être singulier, voire excentrique, aux multiples facettes. En hébreu, le mot « vie », « Leh’haym ! », n’existe qu’au pluriel.

N. C.

Christophe Boltanski, Les Vies de Jacob. Stock, 236 pages,19,50 euros.

[1] https://actualites.ecoledeslettres.fr/litteratures/roman-contemporain-litteratures/dans-la-cellule-la-cache-de-christophe-boltanski/

[2] https://actualites.ecoledeslettres.fr/litteratures/roman-contemporain-litteratures/le-guetteur-de-christophe-boltanski/

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Norbert Czarny