Un débat citoyen
pour peser sur la présidentielle

L’élection présidentielle est proche, mais l’éducation n’apparaît toujours pas comme un enjeu prioritaire. La rencontre citoyenne organisée le 29 janvier par l’Association française pour l’enseignement du français (Afef) visait, à l’inverse, à la réintroduire dans le débat public.

Par Antony Soron, maître de conférences HDR,
formateur agrégé de lettres, Inspé Sorbonne Université

L’élection présidentielle est proche, mais l’éducation n’apparaît toujours pas comme un enjeu prioritaire. La rencontre citoyenne organisée le 29 janvier par l’Association française pour l’enseignement du français (Afef) visait, à l’inverse, à la réintroduire dans le débat public.

Par Antony Soron, maître de conférences HDR,
formateur agrégé de lettres, Inspé Sorbonne Université

Le temps presse à la veille de la présidentielle, alors que les interrogations s’accumulent sur l’avenir de l’éducation en France. C’est ce qu’a rappelé Viviane Youx, présidente de l’Afef, en préambule d’un débat citoyen organisé le 29 janvier par voie distancielle, du fait des contraintes sanitaires, avec un collectif composé d’associations – Afef, APMEP, GFEN – et d’organisations syndicales, SE-UNSA, SGEN-CFDT, SNUipp-FSU, SNES-FSU. L’ambition étant d’aboutir à un texte de référence diffusable notamment aux candidats déclarés.

Afin de structurer les échanges, trois questions majeures pour l’école ont été retenues : quelles finalités, quels professionnels et quelle gouvernance ? Claire Krepper, secrétaire générale adjointe du SE-UNSA, complétant le cadre général du débat citoyen par trois visées fondamentales : rendre l’école désirable, inclusive et équitable.

Un bilan critique nécessaire

Au sortir du confinement, on pouvait espérer que la souffrance générée par l’enseignement à distance aurait définitivement démontré le caractère indispensable de la classe réelle et de la présence du professeur. Contre le fantasme du homeschooling, l’école en tant que lieu d’une expérience collective serait-elle redevenue « désirable » ? Rien n’est moins sûr selon Adrien Martinez du SNUipp-FSU. C’est d’ailleurs le point de départ de la contribution de Jacques Bernardin, président du GFEN. Pour lui, afin de rassurer des parents intranquillisés, le ministère Blanquer s’est plu à vendre les recettes du « c’était mieux avant », avec un retour affiché aux fameux fondamentaux en français et en mathématiques. D’où l’inquiétant tableau de la situation peint par Dominique Bucheton (professeur des universités en sciences du langage), selon laquelle l’école vient de subir à la fois une attaque sans précédent et astucieuse.

Dans le propos général de la matinée, il est entendu qu’il faut prendre le mot « école » dans son sens large en incluant également, par exemple, le lycée professionnel qui a souffert de réductions horaires drastiques, selon Viviane Youx.

L’enjeu de la coopération

Les études internationales d’évaluation des systèmes scolaires comme Pisa (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) ne disent pas que l’école française est déficiente. Elles ne manquent pas cependant d’en souligner certaines faiblesses chroniques. Ainsi, dès leur plus jeune âge, les élèves français ne semblent pas suffisamment engagés dans la coopération, a insisté Carla Dugault, vice-présidente de la FCPE. Or, pour l’ensemble des contributeurs de la matinée, la promotion d’une école réinventée suppose de faire de la coopération le nouveau socle des apprentissages. Adrien Martinez rapporte ainsi la remarque significative d’une de ses élèves :« C’est fou, si on avait été tout seul, on n’aurait jamais pu faire ça ». La coopération au sein d’une classe, et ce dès l’école maternelle, ne relève pas simplement d’un savoir-être, comme l’a expliqué Claire Passerieux, membre du GFEN. Elle doit permettre à chacun non seulement d’être ensemble, mais de comprendre ce qui fait différence entre les uns et les autres. Selon cette perspective, l’objectif reste de promouvoir une école à la fois plus intégrative et tournée davantage vers l’acculturation de tous les élèves ; une école qui œuvre résolument, toujours selon Claire Passerieux, pour des apprentissages conçus comme des « pratiques culturelles ».

Inversement, en posant la tâche scolaire comme un acte principalement individuel, « l’école de la performance », chère au ministre de l’Éducation nationale, s’est progressivement détournée de l’ambition collective. Dans une classe, les élèves se fréquentent trop souvent sans se connaître humainement et culturellement. D’où le manque d’entraide constaté entre pairs, mais aussi une approche anxiogène de l’erreur qui paralyse la prise de risques par peur d’être jugé par un autre trop étranger à soi-même.

Il est donc apparu essentiel aux intervenants de se positionner par rapport aux injonctions à l’individualisation. Contre la multiplication de ces dispositifs depuis les années 1990, plus excluants qu’intégrateurs, un mot-clef a été répété, celui de « collectif », avec même l’amorce d’un slogan : « résister par le collectif ».

Le défi de l’esprit critique

En posant d’emblée comme prioritaire la question des finalités de l’école, le débat citoyen a cherché à tracer des perspectives pour l’éducation de demain. Concrètement, il s’est agi de savoir dans quelle direction le système scolaire actuel souhaitait engager les élèves. Vers une maîtrise de compétences disciplinaires ? Vers un métier ?

Les échanges ont permis de souligner que les finalités de l’école ne peuvent se limiter à des enjeux pragmatiques. Il a été ainsi posé comme impératif, à la suite de l’intervention de Jacques Bernardin, que l’école se déconnecte définitivement de l’idéologie de la performance et du mérite strictement individuel. Ce qui suppose d’abord de ne plus penser l’hétérogénéité comme un obstacle à une pédagogie efficace et assimiler l’erreur à une faute. Il s’agit en outre d’inviter les élèves à interroger leur monde et leur place dans des systèmes globaux. Par conséquent, l’école doit redevenir le lieu d’un développement de l’esprit critique contre les idées reçues et les vérités préétablies comme, par exemple, l’irréductibilité des fractures sociales. En cela, elle invite à faire davantage fonctionner ensemble tous les partenaires de l’école en incluant les familles et les associations.

L’ambition de cette école du « tous capables », pour reprendre l’expression de Jacques Bernardin, et non l’école de la seule transmission, loin de se limiter à l’acquisition des bases ou des techniques, consiste à répondre à la complexité contemporaine en l’intégrant comme une donnée des programmes scolaires. Plus globalement, comme l’a encore synthétisé la chercheuse en sciences de l’éducation et historienne, Laurence De Cock, il s’agit de réaffirmer que la fonction fondamentale de l’école publique n’est pas de transmettre des contenus minimaux « suffisants » à des « exécutants ». Cette logique ségrégative d’inspiration bourgeoise contribuant à la reproduction exclusive des élites. Aussi, ne saurait-on promouvoir la mission de l’école sans adopter une approche ambitieuse des contenus en privilégiant l’acculturation des élèves.

La gouvernance en question face à un métier à réenchanter

Le métier d’enseignant est en crise depuis déjà plusieurs années, en particulier pour ce qui concerne certaines disciplines comme les mathématiques. Comment rendre le métier plus attractif, et ce au-delà de l’unique – et quoique nécessaire – question salariale ?

Quand on interroge les professeurs, toutes disciplines confondues, on voit très vite ce qui nourrit leurs souffrances professionnelles, d’après Sébastien Planchenault (APMEMP). Face à des injonctions de plus en plus descendantes, des programmes et des évaluations qui saturent le temps scolaire, la liberté pédagogique est mise à mal. Certains enseignants allant jusqu’à lui substituer, à leur insu, comme précisé par Denis Paget, professeur de français et membre de l’institut de recherches de la FSU, une forme de « tyrannie » inconsciente d’auto-prescription, les enjoignant à respecter des normes et des attentes présumées incontournables (programmes, instructions officielles, évaluations). Ici encore, les participants ont souligné l’importance d’en revenir à la composante relationnelle du métier pour contrer la fragmentation disciplinaire et un déficit de concertation du fait des surcharges engendrées par des tâches annexes (orientation, vis scolaire, communication par le biais du numérique, commissions en tous genres, etc.).

Il convient à l’inverse de repenser l’emploi du temps des enseignants en intégrant les temps de concertation comme des moments de réappropriation collective d’un métier paradoxalement, à l’époque des forums et des réseaux, encore envisagé par beaucoup comme « solitaire ».

Il demeure, par ailleurs, impératif de défendre une vraie formation initiale et continue susceptible de développer des compétences plurielles, y compris l’aptitude à la concertation et la collaboration avec tous les partenaires de l’école dont, au premier chef, les parents d’élèves. Enfin, si l’idée d’une préprofessionnalisation du métier est admise par chacun, la vigilance reste plus que jamais de mise, a insisté Denis Paget. Le système ne peut se satisfaire ni de créer des moyens provisoires pour boucher les trous, ni de considérer les enseignants plus comme des opérateurs que comme des concepteurs.

La conclusion de la matinée est claire. Des défis encore partiellement impensés se profilent pour le quinquennat à venir : la croissance inégalitaire des sociétés, le péril écologique qu’encourt la planète et l’intelligence artificielle qui oblige à reconsidérer l’autonomie des comportements humains. Pour convaincre chacun de la nécessité de l’école, sans doute s’agit-il, l’a martelé Paul devin, président de l’institut de recherches de la FSU, de ne pas cantonner la discussion aux spécialistes, tout en privilégiant des raisonnements plus dialectiques que frontalement dualistes.

Prioriser le collectif et la raison critique de la jeune génération tout en faisant confiance aux enseignants à qui on aurait redonné plus de temps disponible pour penser leur métier apparaissent comme des principes fondateurs pour rendre l’école plus démocratique et moins hiérarchisée.

A. S.                                  

L’intégralité du débat « citoyen » est visionnable à partir du lien : http://www.afef.org/.

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Antony Soron