Vise ma Une !

Le 28e Concours de Unes organisé par le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (CLÉMI) le 23 mars publie ce 29 avril son palmarès.  Objectif de l’événement qui se tient dans le cadre de la Semaine de la presse et des médias dans l’école : fabriquer des Unes à partir de dépêches de l’Agence France presse. Cette épreuve collective permet aux enseignants de transmettre et d’évaluer de multiples connaissances du socle commun, et aux élèves de soutenir l’oral du brevet et d’obtenir la certification Pix sur les compétences numériques. Retour sur une « journée-salle de presse » trépidante dans l’académie de Créteil.
Par Jean-Riad Kechaou, professeur d’histoire, géographie, instruction civique (5e et 3e), au collège Camille-Corot à Chelles.
Quand la professeure documentaliste de mon collège m’a présenté l’inscription au concours de Unes cette année, je n’ai pas hésité longtemps. Voilà plus de dix ans qu’une classe de troisième ou de quatrième y participe dans mon établissement. Le challenge est simple : les élèves doivent élaborer une Une aboutie en l’espace d’une journée. Au format A4 et dans un fichier pdf, celle-ci doit être envoyée au CLÉMI de Créteil à 16 heures, dernier délai.
La veille, j’avais reçu, comme tous les participants au concours, le panier des dépêches de l’AFP, partenaire. J’ai divisé ma classe en groupes de quatre élèves en leur laissant la liberté de les constituer : six heures prévues ensemble en salle informatique sur ce projet, autant qu’ils s’entendent bien.
Le  23 mars dernier, jour du concours, chaque groupe a donc trouvé un dossier de cinquante pages de dépêches en arrivant. L’Agence France presse offre également un accès à ses dépêches du jour pour le concours, au cas où des événements importants auraient eu lieu la nuit précédente ou le matin même. Ce fut le cas notamment le 22 mars 2016, avec les attentats de Bruxelles.
Pour le choix des visuels, les élèves peuvent utiliser ceux mis à disposition par l’AFP ou en trouver par eux-mêmes mais libres de droits. Ils peuvent aussi prendre des photos ou réaliser des dessins. Le CLÉMI rappelle bien dans son règlement que la source et le crédit du visuel sont primordiaux. Enfin, il donne la possibilité aux participants de choisir des actualités locales.
Lorsque que l’on fait ce concours avec des élèves de troisième, il est opportun de le faire coïncider avec le chapitre d’EMC sur les médias et l’opinion publique. Le professeur documentaliste à l’initiative de ce projet leur fait également une heure de cours sur la presse écrite et leur montre de nombreuses Unes en leur expliquant la manière dont on les construit.
Pour ma part, j’ai complété ce cours avec une étude de quatre Unes portant sur le même sujet afin qu’ils réalisent que les médias ont souvent une ligne éditoriale qui fait que l’actualité n’est pas observée de la même manière. Nous avons aussi évoqué des journaux satiriques comme Le Canard enchainé ou Charlie Hebdo mais aussi des médias parodiques à l’instar du français Le Gorafi, du belge Nordpresse ou de l’algérien El Manchar. Un de mes groupes a remporté une belle troisième place il y a quelques années avec un journal baptisé le Démon (le Monde en verlan) .
8 h 30 : découverte de la pile de dépêches AFP
Le panier de dépêches est disponible également sur l’espace personnel des élèves une fois connectés au serveur du collège. Dès le départ, certains se découragent devant ce travail de fourmi : sélectionner des informations. Je le leur ai imposé car j’ai constaté, les années précédentes, que certains avaient tendance à privilégier la forme au fond en se ruant sur les ordinateurs sans avoir jeté un oeil aux dépêches. Je demande donc aux groupes de quatre ou cinq de se partager celles déjà classées par thème (international, politique, faits divers, culture, sciences, sports, etc.). Chacun doit sélectionner une ou deux informations et défendre son choix.

9 h 30 : défendre sa sélection 

Les élèves commentent ensemble les actualités choisies par leurs camarades. Ils vont devoir resserrer sur celle qui figurera en Une. Elle doit être équilibrée et en cohérence avec le média : informations sportives pour un journal sportif, cohérence avec la ligne éditoriale pour un journal engagé… C’est certainement le moment le plus intéressant à observer. Les élèves échangent, se disputent parfois et arrêtent finalement leur choix. Ceci effectué, certains trouvent facilement le nom de leur journal. D’autres en avaient un en tête en arrivant et ont orienté leurs recherches en fonction.

10 h 30 : passer derrière les ordinateurs

En général, nous avons recours au logiciel Publisher de Microsoft mais, cette année, la majorité des groupes ne l’avaient pas et ont utilisé Draw de Libre Office. Le travail dans la seconde partie de la matinée est plus axé sur la forme. « Là, on met la météo dans l’une des oreilles ! » « Et une sous-tribune à droite pour l’éditorial ? ». Ils se sont approprié le jargon technique. Pendant que deux ou trois sont sur un ordinateur, un voire deux réfléchissent à l’écriture d’un éditorial ou aux appels de Une.

11 h 30 : finir les maquettes

Sur les différents groupes, deux n’ont toujours pas de nom de média et leur sélection d’informations manque de cohérence et d’équilibre. J’essaie de les orienter. L’un des deux groupes doit même renoncer à traiter certains sujets qui ne correspondent pas au média auquel ils pensent. Le choix des visuels fut par ailleurs complexe cette année. L’AFP n’en ayant pas proposé à profusion, les élèves doivent chercher des photographies libres de droits. Il faut ainsi quitter le moteur de recherche de Google et opter pour d’autres qui proposent davantage d’images de ce type !
« Monsieur, pour les fraises Tagada, je ne trouve pas de photo libre de droit ! », s’exclame l’un. « Passe en acheter à la boulangerie à midi, je ramène des menottes et une petite voiture de police », rétorque son camarade en faisant rire une bonne partie de la classe. Information la plus sélectionnée ce matin : à Saint-Ouen, des policiers ont saisi pour plus d’un million d’euros de poudre qu’ils assimilaient à des produits stupéfiants et qui s’est avéré être de la poudre de fraise Tagada.

14 h : rédaction des textes et choix des titres

Il ne reste plus qu’une heure trente pour terminer. Deux groupes réalisent qu’ils n’auront pas le temps de finir, quatre sont bien avancés. Deux ont fait des Unes conventionnelles et équilibrées évoquant un journal de la presse quotidienne régionale. Les deux autres ont opté pour des journaux engagés et l’un des deux sort clairement du lot avec un nom sans équivoque : « Trash Actu ». Il est le fait d’un groupe de filles affichant une devise explicite («l’activité bien sale») pour ne publier que des informations dénonçant une discrimination ou une injustice.
L’information principale du jour est le scandale autour du journaliste sportif Pierre Ménès accusé d’agression sexuelles sur des femmes alors qu’il était à l’antenne. Une photo de l’AFP où il salue la foule leur donne l’idée du titre : « Casse-toi Pierre Ménès » Je trouve cela un peu trop familier mais elles me répondent que cela correspond à leur média. Dans le bandeau supérieur, les meurtres contre la communauté asiatique à Atlanta, Amazon qui ne paie pas ses impôts en Italie et les féminicides en hausse en France complètent leur Une. Je les aide un peu dans la construction de l’éditorial en leur recommandant d’angler sur les féminicides et les agressions sexuelles.

15 h 30 : choix de la meilleure Une

Après avoir faire un tour des groupes avec ma collègue documentaliste en corrigeant quelques fautes, les Unes doivent être enregistrées sur le serveur du collège. Je les projette ensuite au tableau. Qualités rédactionnelles et visuelles, identité de la publication, originalité : la Une sur Pierre Ménès fait l’unanimité. C’est donc celle-ci qui part au Clémi. Mais, d’abord, il faut faire la chasse aux coquilles : petites fautes d’orthographe, polices ou tailles différentes entre les sous-titres, annonces des informations. Le temps presse…
15 h 59 : la Une part à l’heure
Le verdict tombera fin avril. Après l’envoi de la Une, on découvre malheureusement qu’une faute est restée et que l’article sur les féminicides n’a pas été contextualisé. Ces erreurs me paraissent rédhibitoires pour accéder au podium.

Des compétences en bataille

Les élèves ont beaucoup appris durant cette journée : développer son esprit critique, travailler en groupe… Ils ont réalisé l’importance et le rôle joué par les médias qui ne peuvent traiter l’information de manière exhaustive et sélectionnent l’information. Ils se sont également interrogés sur les sources. Une multitude de compétences et de connaissances du socle commun que l’on peut ainsi évaluer après le concours (voir le tableau ci-dessous).

Dans le cadre de l’évaluation et de la certification des compétences numériques sur la plateforme en ligne PIX qui remplace le Brevet informatique et Internet (B2i), les élèves ont acquis des compétences qui leur permettront de réussir leurs certification de fin d’année. Pour rappel, les élèves sont évalués sur des savoir-faire numériques, des connaissances et la sensibilité aux enjeux du numérique. Enfin, compte tenu du contexte sanitaire qui ne nous a pas permis de mettre en place tous nos projets pédagogiques, les élèves pourront proposer un retour d’expérience sur ce concours à l’oral du brevet, s’ils choisissent le «parcours citoyen». Les médias étant une composante essentielle de notre démocratie, ce projet rentre parfaitement dans ce cadre.

Jean-Riad Kechaou

Éléments signifiants Capacité Contexte et situation possible dévaluation dans le concours de Unes.
Coopérer et réaliser des projets Définir et respecter une organisation et un partage des tâches dans le cadre d’un travail de groupe.
 
Concertation pour la sélection des informations, la construction de la maquette, le choix de l’article principal : explique, confronter les représentations, argumenter.
Rechercher et traiter l’information et s’initier aux langages des médias  Rechercher des informations dans différents médias (presse écrite, audiovisuelle, web) et    ressources documentaires. Sélection des articles dans le panier de dépêches AFP mais aussi sur différents sites d’information locales.
 
Mobiliser des outils numériques pour apprendre, échanger, communiquer – Utiliser des outils numériques pour réaliser une production (scientifique, artistique, motrice, expérimentale, document multimédia…).
– Utiliser des outils et espaces numériques pour échanger, stocker, mutualiser des informations.
– Apprendre à utiliser les outils numériques qui peuvent conduire à des réalisations collectives
Utilisation du logiciel Draw ou Publisher pour construire la maquette
Accéder au panier de dépêches AFP dans un espace dédié sur le serveur du collège
Enregistrer la Une du groupe sans un espace dédié sur le serveur du collège.
Exercer son esprit critique, faire preuve de réflexion et de discernement Utiliser les médias et l’information de manière responsable et raisonnée Vérifier l’origine et la pertinence sur le web d’un visuel libre de droit en le créditant. Repérer des points de vue, hiérarchiser les informations. Repérer, dans une situation donnée, la différence entre faits, informations et commentaires,
Faire preuve de responsabilité, respecter les règles de la vie collective, s’engager et prendre des initiatives Assumer des responsabilités et prendre des initiatives dans l’établissement et/ou dans la classe. Argumenter pour que les articles choisis figurent dans la Une du groupe. Prendre des décisions sur l’agencement de la Une. Choix de la taille et de la police de caractères, du nom du média…
Raisonner, imaginer, élaborer, produire Pratiquer diverses formes d’écriture d’invention et d’argumentation. Écriture des annonces d’articles sur la Une et aussi de l’éditorial.
Expression de la sensibilité et des opinions, respect des autres Formuler une opinion, prendre de la distance avec celle-ci, la confronter à celle d’autrui et en discuter. Lors du choix des articles, respecter la parole de l’autre et avoir l’humilité le cas échéant de reconnaître que son choix n’est pas le meilleur.
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Jean-Riad Kechaou

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