BD à Bastia : des rencontres pour éduquer le regard

La bande dessinée : simple lecture divertissante ? Art mineur ? Art trop populaire pour intéresser les esthètes ou les intellectuels ? À l’heure où la Pinacothèque de Paris propose un « Voyage imaginaire » autour d’Hugo Pratt, le père de Corto Maltese, le débat semble un peu dépassé.

Pour Dominique Mattei, directrice du centre culturel Una Volta et initiatrice des Rencontres de la bande dessinée BD À Bastia, le constat est plus simple encore :

« La lecture de la BD demande une lecture fine et spécifique, qui s’acquiert dans l’enfance et l’adolescence. »

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BD à Bastia a vingt ans

BD à Bastia accompagne depuis plus de vingt ans les évolutions de la bande dessinée sans négliger pour autant les œuvres touchant le grand public.

Durant quelques jours, incluant temps scolaire et week-end, Bastia vit au rythme des bulles : exposition de planches originales dans les vastes salles du centre culturel Una Volta, rencontres avec les auteurs invités lors de conférences-débats, scénographie et ateliers pédagogiques. Près de 4 000 scolaires, tous niveaux confondus, vont pouvoir bénéficier d’un dispositif pédagogique innovant. La bande dessinée se révèle être un formidable moyen d’améliorer la lecture, de favoriser la création, et s’inscrit pleinement dans les différents objets d’étude préconisés par les programmes d’éducation.

En 2010, les Rencontres portaient une nouvelle fois très bien leur nom puisqu’elles nous invitaient à parcourir un continent et une époque… L’exposition Davnim davno, équivalent russe de « Il était une fois… », retraçait l’histoire de l’art de l’illustration en Russie avec des planches des années 20 :  dessins pour la jeunesse de Nathalie Parrain, l’une des illustratrices vedettes des albums du Père Castor, affiches des constructivistes Alexandre Rodtchenko et Vladimir Lebedev.

Le versant contemporain de l’illustration russe était également mis à l’honneur avec Nicolaï Maslov, auteur confirmé qui a publié chez Actes Sud le roman graphique Il était une fois la Sibérie. La surprise est venue de la découverte de jeunes auteures – Varvara Pomidor, Julia Grigorieva, Viktoria Lomasko, Polna Petrouchina –, pour la plupart en quête d’éditeurs, mais qui avaient toutes déjà participé au Boomfest, un festival de BD organisé chaque année par Dmitri Yakovlev à Saint-Pétersbourg. Les planches exposées témoignaient de l’incroyable vitalité et du caractère novateur de ces créations qui exploraient bien des territoires graphiques, si loin, si proches de l’«âme russe ».

Outre la découverte de la BD russe, BD à Bastia proposait une dizaine d’expositions. Côté jeunesse, une rétrospective dédiée à Elzbieta, des planches d’Albertine, de Joëlle Jolivet et de Blexbolex, tous quatre présents durant les Rencontres. Côté grand public, Bastien Vivès et Jean-Pierre Gibrat confirmaient leur maîtrise des formes et des couleurs. Enfin, Rock et bd mettait en lumière, avec plus d’une dizaine d’auteurs, les nombreuses passerelles entre ces deux formes d’expression de culture populaire. Les planches des Lock Groove Comix de J.-C. Menu (numéros 1 et 2, mai et novembre 2008, L’Association) livraient une vision érudite et personnelle d’une certaine histoire du rock, tandis que Luz et la photographe Stefmel expérimentaient un nouvel art visuel, entre photos de concert et commentaires dessinés : Trois premiers morceaux sans flash.

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Les Lucie Lom

Et ce n’est pas tout ! Chaque année, les Lucie Lom, nom sous lequel se cachent Philippe Leduc et Marc-Antoine Mathieu, également auteur de la géniale série Julius Artefacques chez Delcourt, travaillent à mettre en 3D, son et lumières l’univers des planches et des bulles.

Pour l’édition 2010, derrière « Woooow ! » on découvrait une mise en scène d’onomatopées extraites des planches de Roba, Franquin, et bien d’autres. L’occasion de mesurer les possibilités du langage de la Bande Dessinée et de donner à voir comment on crée du son dans des cases muettes.

Pour l’édition 2011, les Lucie Lom invitent les visiteurs à plonger dans les sous-sols de l’ancien palais des gouverneurs génois, aujourd’hui Musée d’histoire de Bastia, pour marcher dans les pas  des artistes de l’ère préhistorique, eux-mêmes suivis par les dessinateurs de Rupestres ! En effet, David Prudhomme, Étienne Davodeau, Marc-Antoine Mathieu, Troub’s, Pascal Rabaté et Emmanuel Guibert ont observé les peintures qui ornent les grottes du Sud-Ouest et en ont ramené des impressions toutes différentes. On les envie, et on a hâte de les rejoindre dans leur voyage temporel et graphique pour découvrir ce qu’ils y ont vu.

C’est Étienne Davodeau, l’auteur bien connu d’Un homme est mort, de Lulu ou des Mauvaises gens qui a dessiné l’affiche du festival. Une exposition monographique lui est consacrée. On pourra aussi y voir des dessins de Joub qui a créé avec Davodeau la série jeunesse Max et Zoé .

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Livres impossibles

Au « projet impossible » que semble être chaque année BD à Bastia, Dominique Mattei répond avec l’exposition Livres impossibles dont le formidable et fourmillant L de Benoît Jacques. Confession graphique des tourments amoureux et existentiels de l’auteur, ce livre sans paroles surchargé de lignes brisées, est publié  par  L’Association, maison d’édition jugée à bien des égards « impossible », et qui donna dans les années 90 le signal du renouveau de la bande dessinée.

Pour les auteurs jeunesse, on trouvera Ilya Green, Olivier Tallec et Juliette Binet.

Enfin, BD À Bastia s’attaque à la bande dessinée de genre, et met le polar à l’honneur, ou plutôt ses « privés ». Quoi de surprenant sur une île où les mystères ne manquent pas ? On se souvient d’une Enquête corse restée célèbre… Pétillon et Jack Palmer seront d’ailleurs au rendez-vous bastiais pour dénouer les fils de quelques intrigues insulaires sans doute…

François Saunière, alias Étienne Lecroart, maître de l’OuBaPo et commissaire (qui n’a jamais mieux porté ce nom qu’en cette occasion) de l’exposition Vaste complot aidera les enquêteurs débutants que seront les visiteurs à déchiffrer les énigmes des cases, des bulles et des planches. Et ça commence par ces carnets d’un commissaire qu’on peut lire sur le blog consacré à l’exposition.

Marie-Hélène Giannoni

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•  Pour tout renseignement, et avoir un aperçu de l’esprit de BD à Bastia : https://bdabastia.over-blog.com.

• L’École des lettres vient de consacrer un numéro à La bande dessinée jeunesse.

• La collection  » Mille bulles » de l’école des loisirs offre une sélection de bande dessinée jeunesse qui ont fait leurs preuves et pour lesquelles des pistes pédagogiques sont proposées sur le site millebulles.com.

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l'École des lettres

2 commentaires

  1. On peut avoir un aperçu du travail de Polina Petrouchina sur le site de la librairie Contrebandes, à Toulon, à l’occasion d’une exposition qui a eu lieu au mois de mars 2011. Polina a dessiné et sa mère Gala Marina a fabriqué des pièces de « dessins cousus ». Un travail à quatre mains de toute beauté.
    http://www.contrebandes.net (rubriques Événements)

  2. Bravo c’est grâce à des gens comme vous que la Bd commence à être considérée comme un art intelligent! Beau plateau, en effet que cette édition. Sans doute l’occasion de ramener quelques interviews ou de beaux articles.

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