Changement de décors : "Rouler", de Christian Oster

La route, un homme solitaire dont on ne sait ni ne saura rien, des rencontres qui durent peu, un château comme cadre ultime d’une sorte de comédie sociale, on est dans le nouveau roman de Christian Oster, nouveau à bien des égards.

Son narrateur, Jean, éprouve un matin le « besoin de sortir ». Il quitte Paris, prend la route vers le Massif central et la Camargue, retardant le moment d’arriver au but : Marseille. Ce trajet à travers la France est pour lui l’occasion de se trouver « seul, avec du temps devant [lui] et le moins possible derrière ». Nous saurons donc peu de ce que Jean laisse : un fils, un possible métier dans le génie civil, un appartement désormais vide.

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Un style qui épouse le rythme du déplacement à travers le paysage

En général, les narrateurs-héros d’Oster ne pouvaient pas rentrer chez eux faute de clés, ou bien le départ d’une compagne les affectait. Jean n’a apparemment rien perdu sinon, à un moment, des clés et une carte de crédit que quelqu’un aurait récupérés.

Jean est donc sur la route et son voyage a quelque chose de picaresque : les rencontres en des lieux divers lui permettent d’en apprendre plus sur son besoin de rouler ou au contraire de se poser pour réfléchir, sur son envie ou pas d’arriver à Marseille, objectif qui l’inquiète. En attendant, il roule, et avec lui l’écriture du narrateur, plus précise, plus « efficace » en ses premières pages que dans les précédents romans.

Une fois la première phrase écrite, lancée comme un hameçon, Oster partait souvent sur des hésitations, créait des bifurcations traduisant l’état d’un narrateur, au moment de choisir. Une femme était au cœur du dispositif, une dont on se séparait, une à conquérir. C’était le cas dans Une femme de ménage ou Sur la dune. Il y a bien une Claire, ici, une Agnès aux seins attirants, une Hélène, mais la relation n’est plus la même et donc la phrase non plus.

Le style d’Oster épouse le rythme du déplacement à travers le paysage. La montagne fait écran, et instaure un rapport assez brutal. Dans la plaine camarguaise, entre Arles et Marseille, on retrouve les rocades, les périphériques et la réflexion du narrateur s’en ressent. Il se perd, de nouveau, et les cartes routières souvent évoquées ne sont pas de trop pour le remettre sur la bonne voie, à supposer qu’elle existe.

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L’art de changer la focale

La tension est perceptible dès les premières pages du roman. C’est l’orage, « violent » « comme la vie », ce sont aussi les relations avec les couples rencontrés. Dans un hôtel, de nuit, un homme est pris de malaise ; le narrateur doit lui venir en aide. Plus tard, au seuil des Cévennes, Jean assiste à la fin d’un couple, emmenant avec lui Claire, qui claque les portières comme on lance une gifle. Enfin, arrivé chez Fred Malebranche, un ancien condisciple qui tient la maison d’hôtes près d’Arles, il sent ce qui sépare Jordan de son épouse, Agnès. Et le mari supporte mal la complicité entre le nouveau venu et Agnès. Partout la tension est perceptible et seuls les changements de rythme ou de focale (pour parler en termes de cinéma) la rendent moins pénible.

Changements de rythme quand l’humour d’Oster si discret jusque-là se manifeste dans le malentendu ou le quiproquo autour d’un mot. « Fermer » une boutique, « débrayer », être « donateur » ou « croyant », les incertitudes se multiplient entre les interlocuteurs. Le narrateur ou celui à qui il parle n’entendent pas de la même façon des mots simples, ne s’arrêtent pas sur le même terme de la phrase. Demander du dentifrice à ses voisins  conduit à des déplacements dignes du burlesque… Et puis Jean, à l’instar de tous les héros d’Oster, peut se perdre en conjectures pour des riens. Ainsi de l’achat d’une paire de mocassins. Qu’il y ait un ou deux magasins à Eyguières semble d’une importance extrême. Il est vrai que la rareté des modèles aperçus en vitrine l’obligera à aller vers Marseille, moment ou étape qu’il retarde.

Mais le narrateur a aussi l’art de changer de focale : un nez, un visage, une silhouette occupent son regard, captent son attention et lui font oublier ce qu’il entend. On a souvent le sentiment qu’il a justement besoin d’oublier. On ne sait quoi, mais ce verbe – « rouler » – le sous-entend : « lancé[s] au hasard sur des trajectoires absurdes », explique-t-il. Mais en chemin, comme lorsqu’il quitte Paul et Claire :

« Et je me voyais de nouveau, reprendre la route – hors de question, dorénavant, de repartir où que ce soit à pied – faire en sorte que le décor autour de moi ne cesse plus de changer et de ne m’arrêter que par nécessité, que rien ne s’installe plus, à aucun moment, pas même l’apparence des choses. »

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Le sens de la construction romanesque

L’ennui lui fait peur, les habitudes plus encore. La rencontre avec Ségustat, son parfait contraire en ce sens, est une façon de mettre en relief la personnalité du narrateur. Ils habitent la maison de Fred et Hélène. Ségustat vient là depuis dix ans alors qu’il n’aime pas le lieu, qu’il trouve la maison « moche ». En outre, il ne sait pas nager et la piscine est l’un des rares lieux de détente de l’endroit. Il sera, de façon involontaire, l’artisan d’un dénouement assez brutal : tout en lui respirait l’habitude.

C’est tout l’art d’Oster, son sens de la construction romanesque, plus sensible ici que dans ses deux précédents romans. Les échos, les parallèles, les oppositions donnent son architecture à Rouler.  Ce roman tisse des liens entre les épisodes. La présence-absence de Simon, lointain ami si souvent évoqué ou invoqué sert de leitmotiv jusqu’à la surprise finale. Le couple formé par l’homme malade et son épouse annonce les autres couples et le sort du malade ce qui arrivera à Ségustat. Quant à l’arrivée réelle et anticipée des Circonvielle, hôtes qui devraient occuper la chambre de Jean, elle rappelle les hôtes inventés par Paul et Claire pour ne pas héberger Jean chez eux. Jean qui doit « rouler » quand il voudrait se poser. Ou qui trouve dans ces arrivées, des raisons de ne pas rester en place.

Voilà donc un curieux roman, faux roman policier, échappant aux catégories, surprenant le lecteur amené lui aussi à prendre la route, pour ne jamais s’installer dans le confort d’une lecture sans relief.

Norbert Czarny

 

• Christian Oster, « Rouler », L’Olivier, 180 p.

Les contes et romans pour enfants de Christian Oster.


 

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