Chant d'amour : "Cœur-Volant", de Philippe Bordas

"Cœur-volant", de Philippe BordasUn jeune homme ayant rompu avec la vie étudiante comme avec la banlieue dont il est issu, tombe amoureux d’une jeune femme dans le Paris des années 1980.
Cette seule phrase suffirait à résumer Cœur-Volant et, hélas, à réduire ce chant à tout ce qu’il n’est pas : un roman d’amour, un récit d’apprentissage et l’évocation d’une époque.
L’auteur de ce livre, Philippe dans le texte, est aussi et d’abord celui de Chant furieux, une chronique emportée, téméraire, des années Zidane. On en avait dit tout le bien qu’on en pensait à sa parution, à l’automne 2014.

« Banlieusard né pour la vie de cour… »

Philippe travaille donc comme magasinier dans une boutique de luxe près des Champs-Élysées. On y vend des parfums et de la vaisselle raffinée qu’il aide à emballer. Il côtoie des vendeuses plus élégantes que leurs clientes et l’on pénètre dans cet univers par l’évocation des parfums et des corps. Le jeune homme est sensible à ces présences mais il a d’autres ambitions et il aime Natacha, fille d’un célèbre journaliste et dessinateur.
Il essaie de se hisser jusqu’à elle, de mettre la poésie à sa hauteur : « Banlieusard né pour la poésie de cour, troubadour de gare, d’odes et de stances je voudrais l’étouffer sans prononcer jamais le mot cœur ni le mot amour, ni poser à la rime les mots abstraits et les prétentieux que j’ai vus dans Rilke et qui mettent à honte. »
Philippe est un être de rupture. Il a renoncé aux études malgré les promesses dont il était porteur, il se sent proche du jeune Francis Ponge, « qui miséra comme poète soutier » et vécut « fabriquant bombes verbales et engins à horloges reliées au dico par un fil torsade, le soir, à l’écart des hommes […] ».
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Un monde « à la jointure du luxe et de la vulgarité »

Philippe habite une mansarde dans le quartier où il travaille, pièce qui appartient à un certain Pierre de Luynes, ami de Sacha Guitry qu’il a accompagné en prison en 1945, pour le soutenir dans l’épreuve, amant éternel d’une Renée Perle, que lui enleva le photographe Lartigue. Luynes est comme un maître pour le jeune Philippe. Il l’initie à la beauté, à la vitesse quand il l’emmène dans sa Théo Schneider (prononcer Schneidre) sur les routes que le futur cycliste, auteur de Forcenés empruntera en devenant une sorte de légende.
Luynes habite un huit pièces non loin de la rue Marbeuf et vient d’apprendre que cet appartement confisqué à des Juifs pendant l’Occupation aurait servi de dépôt à un certain « Monsieur Michel », prince du marché noir et fournisseur de l’occupant nazi, comme son comparse Joanovici.
Un monde enfoui surgit ainsi, dans ce quartier – « à la jointure du luxe et de la vulgarité » – que les premiers romans de Modiano révélaient dans leur réalité sordide, et que quelques traits de Philippe Bordas décrivent à travers sa faune : « J’espérais fruits dans la corbeille, femmes dans leur primeur, pétales en la capitale, en frénésie de Paris, non ces vénéneuses, ces bourgeoises glaciales enveloppées d’ambres pondéreux, non ces putes à foison, arseniquées d’opopanax, en maraude poularde sous la proue de la pizza Pino, délacées aux seins et offertes au vent dans le tunnel d’ombre de la rue de Marignan. »
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Le Paris des années Mitterrand

C’est aussi le Paris de François Truffaut, habitant de la rue Robert-Estienne, que l’on croise un instant, enlaçant Fanny Ardant. Un Paris de cinéma dont les affiches parlent de Mauvais Fils, incarné par Patrick Dewaere, et de Romy Schneider, à la fois éblouissante et détruite. Ce Paris des années Mitterrand qu’il arpente, entre la rue de Savoie, Montparnasse et le triangle d’or des Champs-Élysées est aussi celui d’Action directe, de Carlos, des attentats sanglants qui résonnent étrangement aujourd’hui. Le narrateur n’éprouve pas de sympathie particulière pour Rouillan ou le « Chacal » mais leur geste l’intrigue, le questionne. Sans doute parce qu’il est contre :
« Une moitié du monde m’est inintelligible. L’autre m’est hostile. Les hommes me sont dangereux, les femmes étrangères. »
Cela, c’est quand l’amour n’est plus, de façon provisoire et douloureuse, quand Natacha s’éloigne ou s’absente de sa vie. Mais l’hostilité semble une constante chez le jeune homme et le situe dans une filiation qui irait des poètes courtois, passerait par des Romantiques à la Byron aux rebelles de Dada ou du surréalisme comme Arthur Cravan. Philippe est de cette parenté qui a rompu, qui est toujours prête au combat contre les institutions abstraites et leurs fidèles desséchés.
Travailler dans la cave lui laisse le temps d’écrire un roman consacré à un pilote des années héroïques, à forger son style :
« S’il doit naître jamais, mon art furtif sera brûlant autant que la filière ambrée qui mène à tes reins. Je ne serai jamais pédant ni le larbin des théories froides, comme furent tous les fils des familles à crucifix qui pénétrèrent la carrière des lettres en niant l’efficace du Verbe sans plus de vergogne que leurs pères renonçant aux placements japonais sitôt que le Figaro décréta les allemands préférables. »
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Un temps de violence qui revient

On devine à le lire, impétueux, parfois présomptueux, pourquoi Natacha peut être à la fois attirée et inquiète devant ce garçon. Il n’est pas policé : « Le lyrisme courtois qui a survécu dans mes veines ne vient pas des livres mais de l’amadou rural de mes anciens, de la ballade chaste des troubadours et de la mansuétude des cantonniers. »
Cet univers paysan, l’auteur narrateur le décrivait, avec quelle fougue, dans son Chant furieux, quand il montrait les « zoniers », ses frères de banlieue nord qui débarquent chaque fin de semaine dans la gare du même nom, et se sentent soudain tout humbles et admiratifs dans la crypte de Saint-Denis où gisent les rois de France.
On peut détester le style de Philippe Bordas. Il n’est pas de ces écrivains qui laissent indifférents, qu’on oublie une fois le livre refermé, la dernière page lue (ou pas). Son roman tient, par le style, par l’élan, par le désir. Il est hommage à une femme aimée, perdue pour partie, reconquise par le souvenir, par les mots. Il réveille notre mémoire de la ville, d’un temps révolu ou, pour être plus précis si l’on considère le moment où il a été achevé d’écrire, d’un temps de violence qui revient.

Norbert Czarny

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Philippe Bordas,  « Cœur-Volant », Gallimard, 2015, 232 p.
« Chant furieux », de Philippe Bordas, par Norbert Czarny.

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