« Exercices de survie », par Jorge Semprun

Exercices de survie, Jorge SemprunUn peu plus de dix-huit mois après sa disparition, Jorge Semprun nous revient avec ce livre posthume précédé d’un superbe titre qui pourrait résumer les itinéraires de l’auteur, Exercices de survie. L’avertissement de l’éditeur nous précise que ce texte inachevé était en cours de rédaction quand Semprun, atteint par la maladie, fut contraint de l’interrompre.

Le même avertissement reprend quelques phrases d’un documentaire dans lequel l’écrivain franco-espagnol nous expliquait que « ce livre serait conçu comme une suite. Il pourrait y avoir un, deux, trois, quatre autant de volumes, sous le même titre, Exercices de survie, où je reconstruirais la vie, ma vie, en fonction du thème ». Ce thème sera, en l’occurrence, la torture ; et le premier volet de « ce livre interminable » est celui que nous avons entre les mains.

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L’expérience de la torture

Ainsi que l’écrit Régis Debray dans une préface lyrique et fraternelle, nous retrouvons, dans cet ultime ouvrage, Semprun tel qu’en lui-même, « en spirale », c’est-à-dire déployant une prose souple aboutissant à un récit qui semble « tourner en rond dans le brouillard » ou encore « se faire litanie en repassant par les mêmes lieux et les mêmes personnages, de tirer les mêmes tiroirs » (Debray). Et le confrère de l’académie Goncourt ajoute : « C’est en fait une spirale parce que chaque chapitre fore plus profond, en vrillant. »

Belle métaphore qui rend compte de cette écriture si particulière, proche de la conversation – encore qu’elle soit plus soignée qu’une simple conversation, mais la conversation de Semprun était très soignée… Dans le labyrinthe d’une pensée en mouvement et d’une plume virevoltante, Semprun ne perd jamais de vue l’objectif qu’il s’est fixé, le message qu’il souhaite nous adresser.

Ce beau texte, que jugeront trop court ceux qui ont appris à aimer la voix généreuse de l’auteur du Grand Voyage, est donc centré sur l’épisode douloureux et toujours tu jusque-là de l’expérience de la torture, au moment de son arrestation, à Joigny, en 1943, alors qu’il était engagé dans le réseau de Résistance « Jean-Marie Action ».

Avant lui, jeune militant de moins de vingt ans, d’autres ont eu à affronter l’épreuve de la question, tel ce camarade au pseudonyme emphatique, « Tancrède ». Mais le récit des autres ne préserve pas du choc : « La torture est imprévisible, imprédictible, dans ses effets, dans ses ravages, ses conséquences sur l’identité corporelle. » Le pseudo Gérard, par chance, ne parlera pas.

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L’écriture en spirale

À partir de cet élément, la spirale évoquée par Debray va emporter le texte. Le noyau narratif irradie en cercles concentriques pour nous conduire, comme toujours chez Semprun, en d’autres temps, en d’autres lieux. Se construit patiemment alors l’édifice du souvenir. Nous voici à Autheuil-sur-Eure, dans l’accueillante maison des Montand ; nous voici à Buchenwald, où le jeune déporté est chargé de trier les fiches des détenus décédés – tels Henri Frager ou Stéphane Hessel, le miraculeux rescapé ; nous voici à Madrid, au temps de la clandestinité, poursuivi par les milices de Franco, dissimulé sous l’identité du chef communiste Federico Sanchez…

Nous voici à l’hôtel Majestic, avenue Kléber, siège provisoire de l’Unesco où, revenu du camp, le futur romancier gagne sa vie en traduisant des textes en espagnol ; nous voici à nouveau en Espagne, avec l’étiquette de ministre cette fois, et les honneurs qui vont avec ; nous voici à Paris, devant l’hôtel Lutetia, soixante ans après le retour des libérés des camps ; nous voici à nouveau à Buchenwald, transporté par le miracle d’une lettre d’un ancien codétenu tchèque, membre de l’orchestre de jazz de Jiří Žák, animateur des veillées organisées dans les blocks français…

Nous revoici à Paris au mois de juillet 2005, dans un autobus de la ligne 63, reconnu par un Antillais aux cheveux grisonnants qui rappelle au narrateur le temps des batailles de jadis, que celui-ci aurait tendance à oublier, à renier même : « Mais il fallait les faire, ces batailles, vous avez eu raison de les faire. »

D’autres lieux, d’autres figures apparaissent, nimbés d’oubli ou auréolés de la patine du temps, transformés presque en « personnages de roman ».
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Qui suis-je?

Et ces créatures reconstruites et sorties de l’ombre s’accordent à celui qui les mobilise par les moyens de l’écriture, cherchant, grâce aux ressources de l’anamnèse, à se retrouver lui-même. Quand, dans le bus 63, le grand Antillais lui dit, la main posée sur son épaule : « Vous êtes Jorge Semprun », l’intéressé se rappelle des questions de ce type posées à Madrid, dans un autre contexte, cinquante ans plus tôt : Es usted Jorge Semprùn ? Il nous livre alors la réponse qu’il donnait, laconique, énigmatique : Eso dicen, « C’est ce qu’on dit ».

À force d’être dépossédé de lui-même pour devenir un matricule anonyme, Gérard Sorel, Résistant d’un réseau de Bourgogne, Federico Sanchez, membre du PCE et quelques autres alter ego, l’écrivain Jorge Semprun, plus très sûr de son identité, demande à l’écriture de lui restituer sa vérité. Mais « il se pourrait que la vérité fût triste », comme l’écrivait Renan.

De là ce perpétuel ressassement, ce labour inlassable du champ de la mémoire pour y tracer le sillon d’un moi multiple et insaisissable. Ces Exercices de survie qui, au crépuscule de l’existence, plongent au plus profond d’un passé qui se dérobe, ressemblent à des exercices spirituels.

Yves Stalloni

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• Jorge Semprun,  « Exercices de survie », Gallimard, 2012.
• « Jorge Semprun, une voix dans le siècle », par Yves Stalloni.

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