Faut-il réformer les règles d’accord du participe passé ?

Elle est réputée la règle la plus difficile de la langue française. L’accord du participe passé, quand le complément d’objet direct est antéposé, a fait couler de l’encre. Certains grammairiens défendent l’invariabilité totale du participe passé. Le linguiste Bernard Cerquiglini retrace son épineuse histoire.

Par Jacques Vassevière, professeur de lettres

Elle est réputée la règle la plus difficile de la langue française. L’accord du participe passé, quand le complément d’objet direct est antéposé, a fait couler de l’encre. Certains grammairiens défendent l’invariabilité totale du participe passé. Le linguiste Bernard Cerquiglini retrace son épineuse histoire et propose une réforme modérée de la règle qui régit cet accord.

Par Jacques Vassevière, professeur de lettres

Dans le débat ancien, récurrent et jusque-là sans issue que suscite la question de l’accord du participe passé et de son enseignement, Bernard Cerquiglini adopte une position de conciliation entre grammairiens et académiciens conservateurs (moqués) et linguistes réformateurs (approuvés). Dans son essai programmatique, Un participe qui ne passe pas, le linguiste invoque – paradoxalement pour le lecteur insuffisamment informé – le grammairien savoyard Claude Favre de Vaugelas : globalement, il défend le maintien de la règle d’accord du participe passé conjugué avec « avoir » quand le complément d’objet direct est antéposé, sauf dans quelques cas jugés difficiles.

Ceux qui seraient tentés de lui reprocher de ménager la chèvre et le chou devraient d’abord prendre connaissance des observations et des principes, difficilement contestables, qui guident sa réflexion.

• L’histoire de la langue montre que la forme verbale du passé composé s’est construite progressivement du latin au roman et au français (Habeo litteras scriptas : j’ai des lettres écrites, j’ai écrit des lettres). Le participe passé y garde quelque chose du participe attribut qu’il a été en latin et en ancien français : construit avec « avoir », il était accordé avec le cod antéposé bien avant que Marot, dans sa fameuse épigramme « À ses disciples » (1538), n’en recommande l’usage à qui veut s’exprimer « en termes parfaits ». Cet accord n’est donc nullement une importation arbitraire de l’italien. Il devient la norme au xviie siècle et se voit ensuite adjoindre, par des grammairiens imbus de leur savoir, des règles et des exceptions (qui n’en étaient pas toujours). L’accord du participe passé, dans toute sa complexité, devient au xixe siècle une pièce majeure de la grammaire scolaire, mise au service de l’enseignement de l’orthographe.

• Toutefois, en 1901 puis 1976, des arrêtés ministériels autorisent la tolérance de certaines graphies jusque-là sanctionnées (cas des participes passés des verbes comme « couter » et « valoir », participes passés suivis d’un infinitif ou dont le complément antéposé est « en »). En 1990, on accepte que le participe « laissé » suivi d’un infinitif reste toujours invariable (sur le modèle de « fait » + infinitif) mais, commente Bernard Cerquiglini, « la nouvelle invariabilité de laisser + infinitif fut l’un des points de la réforme les moins suivis d’effet : au même titre que la disparition tolérée des accents circonflexes sur i et sur u ».

Faut-il voir de l’ironie dans la phrase suivante : « Qui connaît ces deux décisions ? » où l’accent circonflexe est maintenu sur le i de « connaît » comme dans bien d’autres mots de cette édition ou un aveu d’impuissance devant le refus des éditeurs – dont le sien – de suivre les recommandations qu’il avait lui-même prônées en 1990 ? Pour notre part, nous les suivons.

• Le caractère limité de ces réformes, par ailleurs mal accueillies en leur temps et encore mal connues, confirme, s’il en était besoin, les fortes résistances françaises à une réforme de l’orthographe, en dépit des explications et des justifications des linguistes. Ce constat, après l’historique qu’il a longuement développé, amène Bernard Cerquiglini à conclure : « L’accord du participe conjugué avec l’auxiliaire avoir est, si l’on y tient, une “survivance”, qui doit beaucoup à l’enseignement obligatoire et aux représentations qu’il induit. Mais survivre, c’est vivre : cet accord, à l’oral comme à l’écrit, reste un fait de langue, dans sa complexité. C’est ainsi qu’il convient de le décrire et de le faire évoluer. » D’où la réforme prudente qu’il propose.

• Celle-ci est inspirée par deux autres principes : d’une part, la nécessité de maintenir la qualité et la précision de l’écrit puisque, comme il l’a montré par des exemples (certes, choisis à dessein), la graphie du participe passé apporte des informations grammaticales utiles ; d’autre part, l’ambition républicaine de réussir à enseigner la même orthographe à tous les élèves de manière à réduire les effets de distinction et de déconsidération dus à un bon ou à un mauvais usage de la langue. Dans cette perspective, la tolérance n’est plus de mise car elle « met en place un double registre : le “bon usage” distingué, qui respecte l’accord, bien qu’il soit désormais facultatif ; l’usage ordinaire de l’invariance, dévalorisé dans les faits » : il faut formuler et enseigner « la loi, unique et pour tous ».

• « Notre loi est donc des plus simples : le participe passé conjugué avec l’auxiliaire avoir prend la marque du masculin singulier, sauf en présence explicite d’un complément d’objet direct (ou support) antéposé ; il en reçoit alors les marques. »

Se réclamant de « Vaugelas […] qui, en dehors de la règle de position syntaxique élémentaire [accord avec le cod antéposé], prônait une large invariance », le linguiste se prononce pour l’invariabilité :

  • du participe passé précédé du pronom en ;
  • des verbes de mesure (couter, valoir, même employés au sens figuré → les mille euros / les efforts que cela a couté) ;
  • du participe suivi d’un infinitif sans préposition (la cantatrice / l’air que j’ai entendu chanter).

• Après la loi, son enseignement, simple lui aussi puisqu’il peut recourir au « protocole d’accord » du grammairien belge Marc Wilmet : repérage du participe passé ; repérage du « support » susceptible de donner l’accord en posant la question « Qui/qu’est-ce qui est… participe passé ? » (pour les verbes pronominaux : « Qui/qu’est-ce qui s’est… participe passé ?») ; accord du participe passé avec le « support », sauf si celui-ci lui est postposé ou dans certains « cas particuliers » (pronom « en », verbe impersonnel, etc.).

La couverture porte un sous-titre accrocheur (non repris dans la page de titre) : Comprendre les origines du participe passé et apprendre à le manier avec plaisir. La promesse est tenue : tout en cultivant un ton léger et une narration alerte (qui n’enlèvent rien au sérieux du propos), le linguiste a fourni au lecteur toutes les informations souhaitables sur l’histoire du participe passé et un moyen simple de le « manier », c’est-à-dire de résoudre la question de son accord sans difficulté sinon « avec plaisir » (il n’interdit pas d’ailleurs le recours à la grammaire scolaire, à l’analyse syntaxique de la phrase).

On observe quand même un certain flou concernant l’accord des participes passés des verbes pronominaux. On s’étonne ainsi, après avoir lu qu’en 1990 « les linguistes (André Goosse, rejoint par ses confrères français) avaient raison » de proposer que ce participe passé s’accorde toujours avec son sujet puisqu’il est construit avec l’auxiliaire « être », que Bernard Cerquiglini ne reprenne pas cette proposition dans « la réforme » qu’il présente. Il écrit simplement (le désir de simplification est évident) que l’accord du participe passé avec le cod antéposé « requiert le minimum de méthode et de réflexion que l’on peut attendre de scolarisés francophones » et qu’« il en est de même des verbes pronominaux ordinaires ». Qu’est-ce qu’un « verbe pronominal ordinaire » et comment faut-il accorder son participe passé ? C’est ce qu’il ne dit pas, sa « loi, unique et pour tous », ne concerne que « le participe passé conjugué avec avoir». Faut-il en conclure qu’il souhaiterait que le participe passé des verbes pronominaux s’accorde toujours avec le sujet ?

En outre, cet essai, consacré pour l’essentiel à l’histoire de la langue, s’achève comme un manifeste dont la teneur est quelque peu ambigüe, du moins à double fond : il propose une réforme modérée (un compromis nécessaire) de l’accord du participe passé mais « rêv[e]» qu’une très officielle « Commission du Participe » se réunisse un jour et valide « l’innovation [venue] de Belgique, qui promeut une modernisation des règles de l’accord ». Quelle « innovation » ? Il nous a informés quelques lignes plus haut que le 25 juin 2013, en Belgique, « le Conseil de la langue française et de la politique linguistique » s’est prononcé pour une réforme radicale, réduisant l’accord du participe passé à une seule règle: « le participe passé conjugué avec avoir est invariable. »

Selon sa sensibilité propre et son rapport à la langue, chacun verra dans cette perspective un espoir ou une crainte…

J. V.

Bernard Cerquiglini, Un participe qui ne passe pas, collection « Points, Goût des mots », Seuil, 2021, 224 p., 7,20 euros.

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Jacques Vassevière