"Football", de Jean-Philippe Toussaint. Autoportrait en supporteur

"Football", de Jean-Philippe Toussaint« Je fais mine d’écrire sur le football, mais j’écris, comme toujours, sur le temps qui passe. » Cette phrase rassurera peut-être celles et ceux qu’un titre comme Football dérange.
Des lecteurs qui n’auraient donc jamais lu de livres de Jean-Philippe Toussaint et ne sauraient comment il s’empare d’un « sujet » pour traiter ce qui l’intéresse d’abord : le souvenir, les sensations qui lui sont associées, la perte ou le retour de ce que l’on croyait oublier. Et bien sûr les êtres aimés ou imaginés à quoi tout ce temps perdu renvoie.
Qui découvre avec ce petit livre le romancier se fait une idée de l’univers dans lequel il compose une œuvre riche et diverse.

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Autodérision et réflexion sur la création

Football en est l’écho. À côté des romans, dont la tétralogie Marie Madeleine Marguerite de Montalte, achevée en 2013 avec Nue, Toussaint a écrit des textes à teneur autobiographique comme Autoportrait à l’étranger, ou L’Urgence et la Patience. Le premier cité le présentait dans divers pays, et en Corse, à travers quelques épisodes souvent drôles.
L’autodérision est une marque et il suffira de voir l’usage qu’il fait des parenthèses pour la percevoir. Le second est une réflexion sur la création et on en trouvera ici une belle trace. On y reviendra.
Parler du football, c’est d’abord parler de l’enfance et de l’adolescence. Le goût de cette « cosa mentale » est venue tôt à l’auteur. Il vivait alors à Bruxelles et voyant des matchs à la télévision, il s’imaginait dans son salon en avant-centre tout-puissant. Nul dans sa famille ne partageait cette passion. Mais là comme en d’autres domaines, Toussaint aime la solitude et l’ombre. Être seul à aimer n’est pas un frein. C’est une part de son monde.
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Le football, un « divertissement » au sens fort du terme

Dans la première partie du livre, il présente en courts paragraphes avec titre, ce qui caractérise ce sport ou ce qui l’attire. Il fréquente peu les stades, sans quoi, note-t-il, il aurait pu se trouver au Heysel ou à Furiani lors de tragédies fameuses. Il aime que les équipes portent les maillots qui font leur légende ; il peut avoir la ferveur du supporteur, notamment pour les « Diables rouges » belges dont il arbore la casquette jusqu’au Japon, mais il parle de « chauvinisme » comme d’un « nationalisme ironique » « qui brandirait plutôt des casquettes que des concepts, des colifichets que des valeurs, et s’épanouirait dans les tribunes des stades au son des sifflets, des maracas et des cornes de brume ».
Reste l’essentiel quand on évoque ce sport : il se vit dans l’instant, « sa date de péremption est immédiate ». Connaître le résultat annihile tout plaisir (et toute crainte), revoir un match, fût-il de légende, est sans saveur :
« Le football ne supporte pas le plus petit écart, le plus petit décalage, et c’est précisément parce que le football se fond si parfaitement dans le cours du temps, qu’il épouse à ce point son passage, qu’il l’habite aussi étroitement, que, pendant qu’on le regarde, il nous apporte une sorte de bien-être métaphysique qui nous détourne de nos misères et nous soustrait à la pensée de la mort. »
Le football est donc un divertissement, au sens fort du terme, et Toussaint se refuse de l’envisager comme le font ses sectateurs ou les sociologues et autres journalistes qui daubent sans fin sur le coût des transferts, la dépense, le comportement des supporteurs et autres lieux communs usuels. Autant de « marronniers » qui conviennent à la « saison » du football, celle en particulier des Coupes du Monde. Dans les cinq autres chapitres du livre, l’auteur revient sur ses saisons à Paris, au Japon ou à Berlin.
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Le supporteur connecté

Mais arrêtons-nous sur la télévision, la radio et l’ordinateur connecté à Internet, qui permettent de voir (ou d’entendre) ce qui se passe. C’est avec (ou sans) eux que nous vivons ce moment singulier qu’est le match. Dans un passage très amusant, l’auteur raconte sa première Coupe du Monde, celle de 1970 au Mexique : la télévision couleur faisait ses premiers pas et un décalage s’opérait entre les actions des joueurs et leurs maillots. Toussaint sent la dimension poétique de l’image.
Plus tard, dans La Télévision, l’un de ses romans les plus affutés, il évoque l’emprise de ce média qui, dans le contexte, rend difficile voire impossible la création à laquelle le narrateur compte se consacrer, seul à Berlin. Dans Football, l’auteur est sans cesse embarrassé pour voir les matchs. Un jour, au Japon, il est contraint par un poste de télévision trop petit, une autre fois, en Corse, sa connexion Internet est fragilisée par un orage et il est en quête d’un transistor au milieu de l’épreuve des coups de pied au but, en demi-finale du mondial brésilien.
Ces détails n’en sont pas. Tout prend sens par le détour, la digression, les effets de retardement dont le romancier joue avec finesse. Les détails et observations ne manquent pas ; le Japon, pays d’élection de Toussaint, est un formidable terrain. Pas seulement parce qu’il regarde, repère ; parce qu’il baigne dans la sensation, présente ou passée. Les instants passés à Kyoto donnent parmi les plus belles pages du récit :
« J’écoute des bruits d’eau diffus qui se font entendre au loin. Qu’importe, au fond, le football. Le temps passe, et, sur les ponts, s’éloignent en silence de fugitives silhouettes féminines à bicyclette, une ombrelle à la main. »

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« La faible lueur vaine et gratuite »

Dans les stades, dans la puissante lumière diffusée par les projecteurs se joue aussi l’acte de créer. Au détour du dernier chapitre, consacré à ce mondial que l’auteur ne voulait pas suivre, la lecture de La Survivance des lucioles offre une autre clé de ce livre. Toussaint vient de perdre son père, et dix ans de sa vie consacrés à la tétralogie s’achèvent.
Il connaît le doute, le malaise. L’essai de Didi-Huberman l’aide :
« Ce que je faisais, en poursuivant, avec obstination, mon travail d’écrivain depuis trente ans, c’était simplement m’efforcer d’affirmer une voie humaine possible, un chemin, une attitude, une finesse, une ténuité, une douceur, une dignité. Qui, en termes d’avantages immédiats – gloire, argent, notoriété, bref tout sous quoi croule la moindre vedette de football –, ne me rapporterait peut-être pas grand – chose, mais qui aurait valeur d’exemple pour mes enfants, et, à travers eux, pour les générations futures, pour l’espèce humaine en général. »
La « faible lueur vaine et gratuite » lui semble préférable à la pleine lumière, et guide son travail d’écrivain.
Toussaint reprend et donne de l’ampleur à la réflexion entamée dans ce stimulant petit livre, quasiment un article, qu’était La Mélancolie de Zidane. Il expliquait le geste du footballeur lors de la fameuse finale de Berlin en 2006 comme celui d’un artiste qui cherche un accomplissement. On lira Football avec l’envie de relire bien des textes de Toussaint.

Norbert Czarny

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• Jean-Philippe Toussaint, « Football », Éditions de Minuit, 2015, 128 p.

• Voir sur ce site : « Nue », de Jean-Philippe Toussaint, par Norbert Czarny.

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