Illusions perdues, de Xavier Giannoli : Foi en l’art

Fustigeant la presse paresseuse et commerciale, les journalistes aux ordres, les articles de complaisance, les emballements médiatiques et les concentrations de titres, ces Illusions perdues sont d’une actualité mordante, tout en saisissant le mouvement de l’époque balzacienne.

Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique de cinéma

Fustigeant la presse paresseuse et commerciale, les journalistes aux ordres, les articles de complaisance, les emballements médiatiques et les concentrations de titres, ces Illusions perdues sont d’une actualité mordante, tout en saisissant le mouvement de l’époque balzacienne.

Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique de cinéma

Une coïncidence a voulu que deux films, adaptés d’un roman d’Honoré de Balzac, sortent à quelques semaines d’intervalle. Après Eugénie Grandet de Marc Dugain (le 29 septembre), c’est au tour d’Illusions perdues, le huitième long-métrage de fiction du réalisateur Xavier Giannoli, d’être aujourd’hui projeté sur les écrans. La province, l’avarice, la lenteur et l’ennui, d’un côté ; Paris, les excès, l’agitation et le vertige des plaisirs, de l’autre. Deux adaptations littéraires, donc, que presque tout oppose, excepté l’esprit de dissimulation et la course aux profits circulant dans la pénombre de leurs intrigues et les veines de leurs personnages.

Canards canailles

S’il est vrai qu’une bonne adaptation littéraire tient à la capacité de son auteur d’extraire l’essence du livre (classique, comme ici) et d’en restituer un parfum renouvelé, Illusions perdues dégage la meilleure fragrance, et ce en dépit du remugle des salles de rédaction imprégnant l’atmosphère surchauffée de son récit. Le film de Giannoli se concentre sur la deuxième partie de l’œuvre balzacienne (1837-1843) dont l’action se déroule à Paris sous la Restauration. Lucien Chardon, dit de Rubempré (Benjamin Voisin), débarque dans la capitale après s’être forgé une réputation de poète à Angoulême. D’abord chaperonné par sa maîtresse, Louise de Bargeton (Cécile de France), le jeune provincial, bientôt livré à lui-même, tente de percer dans l’univers littéraire avant d’échouer dans le milieu journalistique. Étienne Lousteau (Vincent Lacoste), un journaliste sans scrupule rencontré par hasard, se charge de faire son éducation et lui offre de rejoindre son « canard ». Lucien, doué d’une plume acerbe, devient un critique redouté que l’on reçoit. Son ascension sociale est fulgurante. Elle le grise et le porte au sommet d’une gloire dont le monde, qui l’a fait roi, le fera bientôt chuter…

En s’emparant d’Illusions perdues, Xavier Giannoli remet sur le métier quelques-unes des préoccupations – le mensonge, le jeu des apparences, les pièges de la célébrité – qui traversent son cinéma (À l’origine, 2009 ; Superstar, 2012). Sa mise en scène saisit avec brio le mouvement de l’époque, la fièvre qui bout dans les corps et les esprits, les passions qui embrasent la rampe du théâtre de la vie parisienne alors en pleine mutation. Une vie où tout se montre, s’étale, s’exhibe sans pudeur, se vend et s’achète. La presse quotidienne explose (avec ses rotatives venues d’Allemagne) et devient une véritable puissance. Les tirages au numéro s’envolent. Les financiers affluent, les vendeurs de réclames accourent. Des groupes de presse se construisent et nourrissent d’importants réseaux d’influences. Pression, corruption, collusion. L’argent ruisselle… vers le haut. Les Nucingen, les Péreire, les Rothschild apprécient. À ce train, nous prévient le malicieux narrateur omniscient, un banquier entrera un jour au gouvernement… Les intérêts guident la plume des journalistes. Certains, cyniques et corrompus comme Lousteau, n’hésitent pas à prostituer leur « talent », se donnant au plus offrant, démolissant un chef-d’œuvre littéraire ou encensant un piètre spectacle dramatique avec la même mauvaise foi critique.

Critique de la critique

Comme dans le roman, la satire du journalisme est féroce. Lousteau, chargé d’en incarner les dérives, est sans doute le personnage le plus détestable de la Comédie humaine (comme Félix Grandet en est le plus cruel). Or, en faisant le choix de supprimer le jeune Daniel d’Arthez, l’ombrageux écrivain du Cénacle, qui dans le roman de Balzac apparaît comme une sorte d’idéal vertueux, Giannoli réduit les ambitions poétiques de Lucien à peau de chagrin et ampute le récit de ses émouvants développements romanesques sur le génie littéraire, les affinités électives et la recherche de l’absolu. Noircissant le trait, il ôte à Lucien la liberté de se choisir un destin, aimanté qu’il est d’emblée par Lousteau, qui le fascine par sa hardiesse décomplexée. Sans le garde-fou moral et littéraire de d’Arthez, Julien semble plus prompt à se renier et à se laisser pervertir par l’ignoble Lousteau (savoureux Vincent Lacoste) et sa clique de plumitifs. Les nobles espérances qui accompagnent la montée du « grand homme » d’Angoulême à Paris ne sont alors plus qu’un vague prétexte narratif au service de la satire.

Délaissant également la représentation de la société aristocratique – Jeanne Balibar, regards en coin et sourires convenus, a la charge, dans le rôle de la Marquise d’Espard, d’en suggérer les intrigues, règles et sanctions –, Giannoli se concentre sur deux sphères liées d’une amitié nécessaire et frelatée : la critique d’art d’une part, et le monde de la création, de l’édition et de la production théâtrale d’autre part, pour lequel le cinéaste montre une certaine empathie, notamment à travers le personnage de la petite actrice au grand cœur, Coralie (Salomé Dewaels). L’écrivain Raoul Nathan (Xavier Dolan), mieux «traité» que chez Balzac, éclaire, pour sa part, la description des rapports d’une lumière plus nuancée. Quand tombe le masque, un homme de lettres sensible et sincère apparaît, qui ravive chez Lucien sa foi en l’art et en celui qui s’y élève par ses patients efforts.

La critique de la critique est piquante ; elle a du goût et du style. Son esprit de sérieux est en permanence combattu par l’humour, qui imprime un décalage, une distance entre le sujet et son époque. La modernité assumée de la mise en scène et du jeu des acteurs ne trompe personne, pas plus que les costumes qui les habillent. Derrière les lavallières, on distingue les cravates ; les pigeons voyageurs, envoyés à Londres pour répandre de fausses nouvelles, évoquent le volatile emblématique de Twitter ; le cours donné par Lousteau à Lucien sur la construction du vedettariat est une formidable leçon sur la mécanique du « buzz » (se trouver un ennemi et faire parler de soi ; choquer ou répandre un fake puis démentir).

Illusions perdues fustige avec virulence la presse paresseuse et commerciale, les journalistes aux ordres et les articles de complaisance (la scène d’apprentissage d’écriture critique est un assez beau moment d’anthologie). Le film stigmatise les juteux emballements « médiatiques » et le danger des concentrations des groupes de presse (télévision et radio en sus aujourd’hui), les outils de propagande au service des puissants et de la machine libérale qu’ils servent et qui les nourrit. Le film est un miroir tendu à notre vigilance, qui suscite l’esprit critique autant que l’examen de conscience. Il invite, avec la force de la caricature qui le caractérise, à rire certes, mais également à se souvenir de l’urgence démocratique à soutenir une presse informée, libre et indépendante, à l’opposé des « gangs » de journaleux du Corsaire et du Satan dont les méthodes se rapprochent davantage de celles des imposteurs, charlatans et « assassins » masqués du marigot des réseaux sociaux que de celles propres à l’honnête travail du journaliste.

Philippe Leclercq

Ressources pédagogiques :

Balzac en questions, l’avant-propos de La Comédie humaine :

Balzac à vingt ans ou le génie en marche : https://www.ecoledeslettres.fr/balzac-questions-lavant-propos-de-comedie-humaine/

Balzac et la nouvelle (1) : https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/balzac-et-la-nouvelle-1/

Balzac, lu et relu (fiche pédagogique) : https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/balzac-lu-et-relu/

Honoré de Balzac : Eugénie Grandet. Le portrait charge et ses procédés. Étude de texte et lecture d’images (fiche pédagogique) : https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/honore-de-balzac-eugenie-grandet-le-portrait-charge-et-ses-procedes-etude-de-texte-et-lecture-dimages/

Honoré de Balzac : Illusions perdues ou le triomphe de l’illusion romanesque (fiche pédagogique) : https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/honore-de-balzac-illusions-perdues-ou-le-triomphe-de-lillusion-romanesque/

Honoré de Balzac : La Comédie humaine. Un livre aux sentiers qui bifurquent (fiche pédagogique) : https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/honore-de-balzac-la-comedie-humaine-un-livre-aux-sentiers-qui-bifurquent/

Honoré de Balzac : perfidies du portrait dans La Femme de trente ans (fiche pédagogique) : https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/honore-de-balzac-perfidies-du-portrait-dans-la-femme-de-trente-ans/

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Philippe Leclercq