La rentrée littéraire : des prix, des mensonges, une vie et, bien entendu, de la lecture

La rentrée littéraireLa rentrée littéraire s’achève par la traditionnelle remise des prix, et si le copieux livre de Mathias Enard (Boussole) a parfois mené les critiques au bord du découragement, tout le monde salue son érudition, sa profonde connaissance du monde oriental qui lui font retrouver l’art de faire voyager son lecteur, comme pour Zone en son temps.  
En définitive ce sont les auteurs dont on nous parle depuis le mois de juin (juste après que les représentants sont passés voir les libraires) qui sont récompensés : Christine Angot, Delphine de Vigan, Hédi Kaddour et Boualem Sansal ex-aequo à l’Académie française, ce qui peut annoncer un fauteuil pour la suite.

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Parmi les oubliés

Parmi les oubliés (pour le moment), Jean Hatzfeld dont le style s’apprécie à mesure qu’il revient sur le génocide rwandais qu’il explore avec la liberté de l ‘écrivain, sur le long terme.
S’adressant aux enfants de cette histoire sanglante, ceux des victimes et des bourreaux, il la dépasse grâce à son écriture.
Le titre, Un papa de sang, témoigne de cette suite qui s’apparente davantage à un suivi, sur les conséquence du génocide. Sa découverte lors de toutes ses années d’enquête ? Le mensonge sous toutes ses formes, on y reviendra.
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Sous le regard de la critique

On relève aussi quelques vraies surprises du côté de la critique professionnelle, comme celle qu’a pu créer Diane Meur avec La Carte des Mendelssohn ; elle réussit en effet le double exploit de traiter un sujet à peu près impossible, la généalogie de la foisonnante famille Mendelssohn, et ce, dans un récit qui ne se lit pas comme un roman policier, mais qui rend tout son sens à la proximité entre quête et enquête.
L’idée de donner à voir la totalité de l’histoire de la famille en racontant comment cette entreprise un peu folle est tantôt exaltante tantôt désespérante, met en lumière un véritable auteur.
Là encore,  un mélange de distance amusée et de précision exigée par le sujet font de ce livre une entreprise originale et réussie sans pirouette médiatique (Sabine Wespiesser).
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Les auteurs s’imposent aussi

Toujours dans l’ordre du mensonge Javier Cercas est une grande réussite de cette rentrée. L’écrivain catalan livre avec L’Imposteur (Actes Sud) une œuvre consacrée entièrement à la question. Le mensonge réel, celui d’un homme qui prétend être rescapé de déportation et qui fonde sa vie entière sur son témoignage, sert de base à une œuvre qui met en perspective sa création et la création romanesque, le tout dans une tradition marquée par le Quichotte. Les grands thèmes ne meurent pas.
Ryan Gattis jeune auteur américain propose un récit de six jours et à dix-sept voix qui s’expriment toutes à la première personne, l’ensemble combiné pour déboucher sur un récit à l’antique des jours d’émeutes à Los Angeles en 1992, après que les caméras de télévision ont montré comment l’automobiliste Rodney King s’est fait passer à tabac par la police locale.
À l’antique parce qu’il y est question de groupes délinquants organisés comme des clans et de héros qui transcendent l’ordre de la cité pour prendre leur autonomie (Éditions du Seuil).
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Une vie

Une vie  entière, de Robert Seethaler : le titre est exactement à l’image du roman ; une vie entière en 160 pages. Une vie linéaire qui recouvre celle du XXe siècle, linéaire mais pas sans heurts, un texte qui se confond avec son objet et, surtout qui colle à notre sens de la lecture. Lorsque l’auteur ménage, presque par surprise, retours en arrière ou plongées dans le futur c’est toujours dans le sens impeccable d’une narration maîtrisée.
L’histoire de cet homme, un montagnard, qui vit presque sans cesse dans sa vallée, offre un remarquable leçon sur la façon dont on raconte une vie mais aussi dont les événements extérieurs n’influent parfois que tardivement sur des mondes reculés, voire la manière dont il font évoluer le cadre avant les gens.
Cette vie, comme celle de Maupassant, possède également son drame amoureux. À lire absolument (Sabine Wespieser éditeur).
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Lire à voix haute

 Le festival des correspondances de Manosque, mais il n’est pas le seul, multiplie les lectures et les performances d’écrivain. Dans la mesure où le texte se dématérialise, la réponse qui consiste au contraire à l’incarner n’est pas la plus sotte.
Certains, comme Virginie Despentes, se font accompagner par un groupe néo-punk, mais toutes les postures sont acceptées à tel point que le Centre national du livre a décidé de subventionner ceux qui procurent ainsi un moyen d’existence supplémentaire à nombre de jeunes écrivains.

Frédéric Palierne

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• « L’École des lettres » suit très régulièrement l’actualité littéraire : retrouvez toutes les analyses sous la rubrique Roman contemporain.
Voir notamment les critiques de La Carte des Mendelssohn, de Diane Meur, des Prépondérants, d’Hédi Kaddour, de L’Imposteur, de Javier Cercas, et des ouvrages de Jean Hatzfeld, par Norbert Czarny.
 

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Frédéric Palierne

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