Laconique et dense : "14 " , de Jean Echenoz

14. Le titre est laconique. Ce qu’il raconte, pour partie, l’a moins été.

Le roman d’Echenoz prend fin quand les soldats remontent au front l’esprit à la mutinerie, après quatre ans de souffrances. Entretemps, Anthime, Charles et Blanche, les trois principaux personnages, tout a changé.

Nul n’ignore ce qu’a été la guerre de 14. Les témoins, comme Dorgelès, Jünger ou Remarque, ont décrit cette expérience, que les films, documentaires ou fictions ont montrée. Et comme l’écrit le narrateur pour résumer les offensives de printemps, « on connaît la suite ». Echenoz ne raconte pas la guerre de 14 ; il la traverse, usant de l’ellipse, accélérant ou ralentissant, c’est selon : l’essentiel est là, en 128 pages et 15 chapitres, quand cela ferait la matière de plusieurs volumes ou d’une épopée immense.

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Une épopée

De l’épopée, le romancier a les ingrédients : cinq jeunes hommes quittent la région nantaise pour l’Est de la France. Deux d’entre eux, Charles et Anthime laissent derrière eux la jeune femme qu’ils aiment. Charles est le promis. Anthime aime Blanche en secret. Elle attend un enfant de l’un. Un autre enfant naîtra après la guerre.

Nous tairons une partie de l’intrigue, même si le narrateur ne joue guère avec les révélations. On apprend au détour d’une phrase, sans mise en scène, ce qui pourrait constituer un vrai tournant. On rencontre aussi trois autres recrues, des prolétaires au sort divers. Tous défilent dans Nantes, Charles le bourgeois, se distinguant en tête. Il est souvent à la pointe, soit de la technique, comme passionné de photo, soit socialement, puisqu’il n’appartient pas à la même classe que ses compagnons. Et il le marque assez vite ; tandis que les autres porteront le lourd barda, il deviendra observateur à bord d’un biplan Farman et verra tout de haut, en aristocrate, comme le Boieldieu de La Grande Illusion.

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Le choix des  angles de vue

Cette vision de haut n’est pas anodine. C’est l’un des angles que choisit le narrateur, montrant ce conflit à différents niveaux et usant de diverses focales. Chez Echenoz, on est souvent en mouvement, soit que le thème l’impose, la fuite, si fréquente dans ses romans, soit que le narrateur le crée pour mieux cerner son objet.

La première guerre mondiale peut se raconter en longs plans fixes – enfouissement dans les tranchées –, ou se montrer avec travellings sur les champs de bataille – flux et reflux des assaillants. Ces plans fixes existent : lorsque les soldats creusent et aménagent ces boyaux qu’ils quitteront peu. Des mots de plusieurs syllabes traduisent la lente et méticuleuse construction.

D’autres écrivains s’en sont tenus au raz du terrain.  Or cette guerre prise dans la boue et la glaise porte aussi le mouvement et explore le ciel. Le vol éphémère de Charles rappelle ce qui adviendra près de vingt ans plus tard, quand l’aviation prendra le pouvoir.

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Animaux et hommes dans la tourmente

Ce qui vaut pour le point de vue vaut donc aussi pour les focales. Les gros plans abondent, mettant en relief la pourriture, la saleté, la présence parasite des animaux, les blessures et les destructions.

Tout s’anime. Les bêtes racontent les phases de la guerre autant que les combattants, dans quelques pages à la fois drôles et pathétiques, montrant « des porcs à la dérive, les canards, poules, poulets et coqs en voie de marginalisation, les lapins sans domicile fixe ».

Plus tard, on retrouvera « les pigeons promus au rang de messagers », personnages importants de Des éclairs, et le pou, héros d’une mini fable : « Principal et proliférant, de ce pou et de ses milliards de frères on serait bientôt entièrement recouverts. »

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Récit et critique du roman de guerre

Certaines descriptions, plus violentes, ressemblent aux visions d’un Otto Dix. Dès le premier assaut, mené dans une sorte d’innocence à l’automne, la violence extrême de cette guerre apparaît. Un orchestre est soudain décimé. L’évocation précise d’une attaque aux gaz a des accents céliniens. Mais peut-on encore écrire la guerre comme l’auteur de Casse-Pipe ? : « Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n’est-il pas la peine de s’attarder sur cet opéra sordide et puant.»

14 porte en lui le récit de guerre et la critique du roman de guerre. Ou plus exactement du film de guerre comme Apocalypse now que semble viser le romancier. Echenoz garde ses distances, à tous les sens du mot, traitant ces années comme Ravel racontait le musicien, et Courir Zatopek. Les différents rythmes du conflit, le rôle dévolu à l’alcool, la place prise par les animaux ou certaines innovations techniques, comme les gaz de combat, « scandent » le roman, comme certaines inventions de Tesla donnaient son rythme à Des éclairs.

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Un changement d’ère

Mais on s’en voudrait de ne voir en  14 qu’un roman « sur » la guerre. C’est aussi l’histoire d’une époque dont les signes constellent les pages : le goût de la décoration de Louise, la façon dont elle organise sa vie sans les hommes puis avec Anthime, revenu du front, les mésaventures d’Anthime, désormais mutilé, qui pourraient rappeler des images de films burlesques. Tout dit un changement d’ère.

Le fait est déjà sensible au début du roman, quand le glas annonçant la mobilisation générale dans la campagne vendéenne est « alternance régulière d’un carré noir et d’un carré blanc » comme le « clapet automatique de certains appareils à l’usine ». L’image mouvement prime sur le son ancestral. Plus tard, la guerre sera affaire de brodequins, plus ou moins bien finis, enrichissant certains industriels pendant que les jeunes recrues qui les portent souffrent du manque de robustesse et d’étanchéité. Ainsi commence l’après-guerre : les vainqueurs se sont moqués des vaincus.

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Un condensé de l’art de Jean Echenoz

Jean Echenoz n’écrit jamais deux fois le même roman. Chacun rompt avec le précédent, même si on reconnaît un style. Ce court roman – aux échos de Jules et Jim, est un nouveau condensé de son art. On croit le saisir à la première lecture ; il cache ses secrets dans les replis de la phrase. Et il est d’une émouvante simplicité.

Norbert Czarny

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• Jean Echenoz, « 14  » ,  Éditions de Minuit, 2012, 128 p.

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