"Laëtitia ou la fin des hommes", d'Ivan Jablonka. Une enquête de vie

"Laëtitia ou la fin des hommes", d'Ivan JablonkaLes événements tragiques donnent l’occasion à des « présidentiables » de prendre des poses martiales, de tenir des propos simplistes ou de s’affranchir de la loi. On le voit en tous temps et notre présent n’est pas l’exception.
En janvier 2011, un fait-divers est ainsi devenu une affaire d’État. Le président de la République d’alors a fustigé la justice, en a dénoncé les dysfonctionnements, mettant dans la rue l’ensemble de la magistrature. Les rapports officiels qui ont suivi ont donné tort à ce président, mais le mal était fait, le discrédit jeté, les êtres blessés.
Ce fait-divers, c’est l’enlèvement puis l’assassinat de Laëtitia Perrais, une jeune apprentie en restauration vivant dans la région nantaise. Son assassin, Tony Meilhon, multirécidiviste, toxicomane, a longtemps caché aux enquêteurs l’emplacement du corps, retrouvé dans un marais. Le 9 avril, une dernière partie du corps a été trouvé dans un autre étang, permettant enfin l’inhumation de la victime.

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Entre les sciences humaines et la littérature

Ivan Jablonka a mené l’enquête sur ce fait-divers. En historien, sociologue et écrivain. Le troisième qualificatif n’est pas le moindre : l’écriture empreinte d’émotion, de ce « linceul de délicatesse » qui caractérise aussi la parole du procureur Ronsin chargé de l’affaire, quand il parle de la jeune fille assassinée, cette écriture touche le lecteur, comme elle le faisait déjà dans Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, paru en 2012 et réédité en poche. Ivan Jablonka lit Perec, Modiano ; il a écrit sur Genet et son travail est à la confluence entre les sciences humaines et la littérature.
De l’historien, il a bien sûr la démarche : les faits sont exposés dans leur déroulement chronologique. Chaque personne impliquée dans cette affaire, victime ou assassin, témoin ou enquêteur est présentée à travers les courts chapitres qui structurent ce récit. Le factuel importe : le présent d’actualité donne le rythme, met en relief les divers instants de cette affaire qui commence la nuit du 18 janvier.
Mais l’historien est aussi celui qui met en perspective, et qui ancre les faits dans leur cadre géographique et sociologique. Ainsi de Franck Perrais, le père de Laëtitia : c’est un habitant des quartiers en périphérie de Nantes. Sous l’emprise de l’alcool, il se montre violent avec sa femme, bientôt incapable de s’occuper de ses enfants, Laëtitia et Jessica, sa sœur jumelle.
Mais la loi accorde au mari des droits qu’on imagine mal : le code civil édicté par Napoléon fait de la violence un droit de l’homme. Par opposition à celui de la femme, s’entend. La loi permet aussi de retirer la garde aux parents. Parfois à juste titre, parfois trop vite, alors que les parents biologiques essaient de se reconstruire, et de rebâtir une famille. Dans le cas des jumelles, l’envoi dans une institution puis chez la famille d’accueil, celle de Gilles Patron est sans doute une bonne chose. Les fillettes ont vu la violence de leur père, ils n’ont pas pu la dire, la mettre à distance. Elle a été leur « langue maternelle » pour reprendre l’expression de Ivan Jablonka.
Jessica est plus à son aise que Laëtitia ; lors du procès en 2013, elle trouvera les attitudes ou les gestes qui disent son malheur. Et aujourd’hui, elle a trouvé sa place, malgré les handicaps dont elle souffrait.
La géographie de la Loire-Atlantique en apprend beaucoup sur cette région dynamique. On sait ce que signifie aujourd’hui le fait d’être dans ou hors de la ville, ou dans le périurbain. Tous les travaux de géographes nous disent combien cela influe sur les existences et les choix. Patron, père adoptif des jumelles, vit dans une région vivante, rendue attractive par le tourisme. Et lui-même incarne toute l’énergie et le rayonnement de celui qui est « arrivé ». Du moins en apparence.
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Le désastre du « criminopopulisme »

L’affaire prend du relief quand le président de la République décide de s’impliquer. Sensible à l’émotion des familles endeuillées, choqué par le caractère arrogant du criminel, il dénonce les dysfonctionnements de la justice. Le juge d’application des peines n’aurait pas fait son travail.
Préférant comme souvent faire que dire (et surtout que peser les décisions), il demande des lois de sûreté, veut garder en prison à vie les récidivistes. Or, on le sait, et l’auteur le démontre pages 124-125, la prison ne permet pas de réparer. Elle est école du crime, mêlant souvent petits délinquants et criminels endurcis. Meilhon, lors de son second procès, est fier de tenir le choc face aux juges : il se voit comme un modèle pour ses futurs compagnons de cellule. Il pense à son « avenir », écrit l’auteur, sans trop de regret.
Le simplisme des décisions, leur volonté de flatter le peuple à tout prix est sans doute ce qui révolte le plus Ivan Jablonka. Sa conclusion sur ce « criminopopulisme » sonne comme un avertissement :
« […] par-delà leurs différences, De Gaulle et Mitterrand avaient la volonté de rassembler, c’est-à-dire de mettre en valeur ce qui unit les Français. C’est désormais le contraire. Sous Sarkozy, les pouvoirs publics ne sont plus les régulateurs de paix sociale. Le criminopopulisme des années Laëtitia trahit la recherche de la division, l’instillation de la méfiance et de la haine dans le corps social – un président de la République blessant la République. »
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Une écriture entre chagrin et colère

Le récit de Jablonka montre combien chaque juge, chaque policier, chaque éducateur impliqué dans l’affaire, connaissant la jeune fille et son assassin ou pas, a fait son travail. Le procureur Ronsin, le juge Martinot, l’adjudant-chef Frantz Touchais et son équipe, tous ceux qui ont œuvré l’ont fait sans compter leurs heures, les efforts pour aboutir à la vérité, sans heurter ni salir, contrairement aux médias – chaînes en continu au premier rang – qui se sont comportés en charognards, traquant le moindre témoin, harcelant des gens qui souffraient. C’est aussi cela qui fait l’exemplarité du fait-divers, un fait très peu divers en réalité par tout ce qu’il nous apprend du fonctionnement de la société.
Laëtitia a failli être heureuse, et c’est bien ce « presque » qui hante Jablonka et conduit son écriture, entre chagrin et colère. C’était une belle jeune fille, respectueuse, aimante, sociable, parlant peu d’elle-même, préférant s’intéresser aux autres. Elle sent le mal mais ne sait l’affronter, un peu comme la malheureuse qu’évoque Eluard dans « Comprenne qui voudra », l’un de ses plus beaux poèmes.
Laëtitia apprend de sa sœur les agissements de Gilles Patron, d’accord avec le président pour qu’on enferme à jamais les délinquants sexuels multirécidivistes, qui abuse de sa fille adoptive. Patron n’est pas un « salaud complet », pour reprendre l’expression de la juge chargée de son dossier, mais il met les deux jeunes filles dans une situation intenable, entre affection, reconnaissance pour qui les a élevées, et dégoût pour un homme incapable de contrôler ses pulsions. Au moment de son enlèvement, la jeune fille passait par une période sombre, laissant des lettres inquiétantes sur son envie d’en finir.
On a évoqué Eluard et on conclura avec lui, ou presque. Il écrit : « Et ma mère, la femme voudrait bien dorloter / Cette image idéale /De son malheur sur terre. » Ivan Jablonka dédie son livre aux premières victimes, évoquant ce que Laëtitia représente :
 » Elle incarne deux phénomènes plus grands qu’elle : la vulnérabilité des enfants et les violences subies par les femmes. »
Ceci, c’est pour l’écrivain engagé qu’il est. Mais on terminera vraiment avec la parole de l’homme, père de trois filles, et être touché par la vie d’une « misérable » d’aujourd’hui :
« Je rêve Laëtitia comme si elle était absente, retirée dans un lieu qui lui plaît, à l’abri des regards. Je ne fantasme pas la résurrection des morts ; j’essaie d’enregistrer, à la surface de l’eau, les cercles éphèmères qu’ont laissés les êtres en coulant à pic. »

Norbert Czarny

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• Ivan Jablonka, « Laëtitia ou la fin des hommes », « La librairie du XXIe siècle », Le Seuil, 2016, 400 p.

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