Le hasard ou Dieu : « Némésis », de Philip Roth

Némésis est cette déesse de la vengeance qui veille à ce que les mortels ne tentent pas de s’égaler aux dieux, et qui abaisse ceux qui, ayant reçu trop de dons, s’en flattent.

Cela n’explique pas qu’elle s’en prenne à Eugène Cantor, alias Bucky, le héros de Némésis, nouveau roman de Philip Roth.

Il ne se flatte de rien et n’a pas reçu trop de dons, sinon des qualités d’athlète qu’il a travaillées et cultivées avec l’obstination, la rigueur et la modestie qui caractérisent bien des héros de Roth. En ce sens, il n’est pas très éloigné du Suédois, héros de Pastorale américaine, ou de Marcus Messner, celui d’Indignation. Comme eux, il connaîtra un sort injuste.

Loin de la guerre, été 1944

On est à Newark, pendant l’été 1944. La guerre se déroule au loin, sur le front japonais et en Europe. Bucky n’a pas été enrôlé ; sa mauvaise vue l’en a empêché et il souffre de n’avoir pu se joindre à Jake et Dave, partis comme parachutistes vers la Normandie. Lui a pris la direction du terrain de sport de Weequahic sur lequel s’amusent ou s’entraînent un gros groupe de garçons, en cet été. Il leur enseigne divers sports, organise les équipes, encadre les activités.

Or, sous la canicule, et dans l’atmosphère humide qui règne à proximité des marais, une épidémie de polio se déclenche. Elle est née dans le quartier italien et se répand dans le quartier juif. La première réaction de la communauté latine est l’hostilité, et Bucky sait faire front à une bande venue avec de mauvaises intentions. Il faut dire qu’il a été élevé par son grand-père, un épicier qui a dû et su faire le coup de poing pour se défendre, adolescent, et qu’il lui a appris à faire face dans toutes les situations. Orphelin de mère, il a bénéficié de l’affection de sa grand-mère dont il s’occupe avec beaucoup d’attention depuis que le grand-père est décédé.

L’irruption de la mort

La mort frappe soudain deux jeunes garçons. D’autres sont touchés par le virus et la peur monte dans le quartier. Certains réagissent avec hystérie, d’autres attribuent le mal à des aliments vendus dans la rue, ou à Horace, un simple d’esprit très sale, qui erre sur le terrain de sport et serre la main de tous les joueurs.

Bucky essaie de résister au mal, de répondre de façon rationnelle aux questions et aux attentes des uns et des autres, mais lui-même est pris dans le flux. Sa révolte à la mort d’Alan et de Herbie réveille une colère qu’il n’a pas vraiment exprimée, liée à la mort de sa mère. Elle vise Dieu, et c’est particulièrement marquant dans la scène lors de laquelle on enterre le jeune Alan, répétant les phrases rituelles de la liturgie juive.

Cette révolte ne le quittera pas pendant toute cette saison que raconte Arnie, le narrateur, un jeune garçon au moment des faits, lui-même victime de la polio. Et elle existera jusqu’en 1971. C’est en cette année, en effet, que Bucky et Arnie se retrouvent, tous deux transformés.

La maladie comme némésis

La beauté tragique tient d’abord à la personnalité de Bucky. Ce jeune homme exigeant veut protéger les enfants, poursuivre ce qui ressemble à une mission en dépit de tout. Il résiste aux objurgations de Marcia, sa fiancée, fille du docteur Steinberg pour qui il éprouve une grande admiration. Elle voudrait qu’il quitte cet emploi, ce terrain de sport qui semble contaminé, et la rejoigne au bord du lac de Pennsylvanie où il pourra travailler comme animateur dans un camp de vacances.

Il supporte mal de trahir ce qu’il considère comme sa communauté, d’abandonner les enfants et sa grand-mère qui ne peut plus tout faire seule. La maladie est cette némésis qui le poursuit jusqu’au bout et qui détruit ceux qu’il aime.

Des situations en écho

Comme d’autres romans de Roth, celui-ci est ancré dans un lieu et dans un temps. On a reproché au grand écrivain américain de trop s’occuper d’individus dans ses derniers textes, de s’enfermer dans l’intime. Ici, l’arrière-plan historique est éclairant. La guerre qui se déroule à Newark contre la polio fait écho à celle qui se déroule en Europe.

Les réactions hostiles à l’égard d’un être faible comme Horace, ou d’une communauté, au moment où il est question de mettre Weequahic en quarantaine, rappellent les stratégies du bouc-émissaire ou les enfermements dans les ghettos. À ceci près que la violence reste contenue, maîtrisée alors qu’elle s’est déchaînée de l’autre côté de l’Atlantique.

L’absence totale de référence au nazisme est en soi symptomatique de la façon dont les Américains vivaient la guerre, ignorant les massacres, les déportations et les camps d’extermination. Pour Bucky et les siens, la guerre se résume au combat héroïque des compagnons, à des places perdues et reprises, à la peur pour ceux qui sont au front à la mort d’un ami cher.

Un roman bouleversant qui clôt le cycle des « courts romans »

On ne peut comprendre la justesse de ce roman sans son ancrage à Newark, le lieu de Philip Roth, celui qui sert de cadre à la plupart de ses romans. Et plus que Newark, le quartier de Weequahic, et, dans un autre coin de la ville, la maison du docteur Steinberg. Lors d’une belle scène, Bucky interroge le médecin sur l’épidémie, puis demande à son père la main de Marcia. Être chez les Steinberg, devenir l’un des leurs est retrouver une famille qu’il a à peine eue, même si l’amour de ses grands-parents a largement compensé l’absence des parents.

On a connu un Roth narquois ou sarcastique, se moquant des liens de parenté. On retrouve ici celui qui en disait l’importance dans des textes aussi intenses que Patrimoine ou Le Théâtre de Sabbath.

Némésis clôt le cycle de ce que Roth appelle ses « courts romans », avec Un homme, Indignation et Le rabaissement. Tous ont en commun d’être douloureux, de raconter un paradis perdu, une idylle disparue. Celui-ci est sans doute le plus bouleversant.

Norbert Czarny

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• Philip Roth, « Némésis », traduit de l’anglais par Marie-Claire Pasquier, Gallimard, 2012, 228 p.

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Norbert Czarny

Un commentaire

  1. Philip Roth nous donne un dernier et très beau roman. Les phrases sont majestueuses, la langue est belle, l’écriture parfaite mais on n’attendait pas moins d’un tel écrivain ayant un palmarès si bien rempli. Les personnages sont très fouillés, les décors très précisément posés, on devine le travail derrière la narration. Le roman se lit très vite et on y prend du plaisir, mais un plaisir plus musical qu’autre chose, la satisfaction de lire une prose élaborée dont chaque mot est une note et chaque phrase un élément d’une douce symphonie. C’est pourquoi je n’irai pas jusqu’à dire que c’est l’un des meilleurs bouquins de l’auteur, car j’avoue que parfois je me demandais où Roth voulait en venir.

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