« Métamorphoses », de Christophe Honoré, d’après Ovide

"Métamorphoses", de Christophe HonoréQuand on interroge Christophe Honoré sur ses souvenirs scolaires d’Ovide, il répond :
« En cinquième et quatrième, dans les cours de latin, je trouvais les versions d’Ovide beaucoup plus amusantes que Les Lettres de mon moulin, et cette culture gréco-romaine qui m’avait beaucoup séduit m’a guidé plus tard dans mes lectures. Mais je n’ai pas d’autres souvenirs : il n’y a pas de films, pas d’actualité culturelle d’Ovide. Pourtant, ces mythes sont des histoires connues de tous, du moins dans leurs grandes lignes : Narcisse, Pan, Orphée, Jupiter, Europe sont les matrices originelles de nos récits, encore de nos jours. »
« Je me propose de dire les métamorphoses des choses en des corps nouveaux. »
Ce vers d’Ovide est pour Christophe Honoré la définition même du cinéma, d’un cinéma idéal, et une incitation directe à tenter de l’atteindre. C’est ce qui l’attire dans cet art, la possibilité de métamorphoser le réel en quelque chose de nouveau afin d’échapper à l’illusion réaliste. Alors pourquoi ne pas aller voir du côté des mythes grecs naturalisés romains et en éprouver la force à l’aune de la modernité ?

Une entreprise audacieuse

Après avoir adapté Georges Bataille (Ma mère, 2004) et Madame de La Fayette (La Belle Personne, 2008), le cinéaste relève ce défi et transpose de nos jours cet univers de légendes « où la frontière entre les mortels et les dieux n’existe plus », pour échapper au romanesque, au récit qui suit les évolutions biographiques et psychologiques de chacun, pour se débarrasser des personnages au sens traditionnel du terme. On se doit de saluer l’audace de l’entreprise.
Un énorme camion, qui évoque Duel de Steven Spielberg (1971), tourne autour d’une adolescente à sa sortie de l’école. Europe se laisse séduire par son conducteur, un beau garçon nommé Jupiter, le camion étant la version moderne du taureau dont le roi des dieux avait pris la forme. Ce même taureau qui séduit Io, la nymphe changée en génisse, au grand dam de Junon, épouse légitime de Jupiter. L’homme se met à raconter des histoires de jeunes gens métamorphosés en animaux et la jeune curieuse entre dans le monde des légendes.
 

Europe et Jupiter, Europe et Bacchus, Europe et Orphée

C’est autour de la figure modernisée d’Europe que le cinéaste réorganise ces Métamorphoses, faisant de la jeune fille peu farouche l’image d’un continent multiculturel, multicolore, ouvert au monde extérieur. Trois parties structurent le film, Europe et Jupiter, Europe et Bacchus, Europe et Orphée.
Toutes les grandes figures de la mythologie défilent, se mêlent, se succèdent, au milieu d’un essaim de nymphes, de bacchantes et de ménades. D’un personnage à l’autre s’ensuivent toutes sortes de transformations magiques, où le désir est toujours moteur. Dans cet univers mouvant, les corps sont jeunes, de toutes les régions du monde, Jupiter se montre toujours séducteur, Bacchus et Junon se vengent, entre la nature du midi qui évoque la Grèce ancienne et les froids couloirs des bâtiments d’aujourd’hui.
Liberté sexuelle, brutalité, peu de mots, des actes. Le résultat est un foisonnement d’intrigues ébauchées ou développées, une épopée bucolique de l’amour libre, un manuel d’éducation sentimentale et sensuelle, un Art d’aimer dionysiaque et étonnamment contemporain.
 

Une mythologie d’aujourd’hui

Les arbres et la verdure des prés se font complices du coït universel dans ce film maniériste où tout est fluide, fuyant, naturel, dans l’impérieuse poussée du désir qui va droit au but.
Une force de vie pasolinienne et un charme rohmérien se dégagent de ces Métamorphoses jouées par des apprentis comédiens, souvent nus, à peine dirigés pour préserver leur liberté orale et gestuelle. Nouvelle vague et néo-réalisme s’y confondent.
Quant à la forme, en démultipliant les paysages, les acteurs, les animaux, Christophe Honoré reproduit le foisonnement textuel du poète latin pour proposer une mythologie d’aujourd’hui d’une liberté totale, un cinéma de la profusion détaché des carcans formels qui, malgré ses évidentes sources d’inspiration, laisse le champ libre à l’imaginaire.

Anne-Marie Baron

 
• Christophe Honoré, auteur de romans à l’école des loisirs.
• Le thème de la métamorphose dans les Archives de « l’École des lettres » :
Récits de la Genèse et récits tirés des « Métamorphoses » d’Ovide ;
Les « Métamorphoses », d’Ovide ;

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Anne-Marie Baron

Un commentaire

  1. Paul Veyne se demandait si les grecs croyaient à leur mythe, je ne sais pas si le réalisateur s’est posé cette question. L’idée du scénario pour ce film est original et à priori sympathique mais la réalisation laisse à désirer. Le film oscille un peu trop souvent entre le ridicule et le malsain. Faire de Jupiter un camionneur, il fallait oser…!Je conseillerai également aux sympathiques acteurs et actrices d’éviter de se dévêtir car leur plastique n’a rien de divine.Je suis certainement trop sévère mais malgré quelques scènes assez réussies dans la nature le film est assez peu crédible.Finalement, les dieux grecs du film Malpertuis restent les plus amusants. Il est vrai que les acteurs étaient d’une autre trempe.

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