L’engagement de l’hebdomadaire Le 1 en faveur des migrants

À l’occasion de la semaine de la presse à l’école qui s’ouvre ce lundi 21 mars, gros plan sur Le 1, publication fondée par Éric Fottorino avec Laurent Greilsamer, et notamment sur son numéro de décembre 2021 consacré au migrants. En complément, une nouvelle monstrueuse et poignante : La Pêche du jour

Par Antony Soron, maître de conférences HDR, formateur agrégé de lettres,
Inspé Sorbonne université

À l’occasion de la semaine de la presse à l’école qui s’ouvre ce lundi 21 mars, gros plan sur Le 1, publication fondée par Éric Fottorino avec Laurent Greilsamer, et notamment sur son numéro de décembre 2021 consacré au migrants. En complément, une nouvelle monstrueuse et poignante : La Pêche du jour

Par Antony Soron, maître de conférences HDR, formateur agrégé de lettres,
Inspé Sorbonne université

Dossier pédagogique de la semaine de la presse et des médias à l’école, Clemi, 2022.

« Migrants : sommes-nous encore humains ? », lançait Le 1 en une de son numéro de décembre.

« Pour ce dernier numéro de l’année, le 1 a choisi le corrosif plutôt que le festif. Car cette question humaine, déjà plantée de la pire manière au cœur de la campagne électorale française, restera posée bien après que les lumières de Noël seront éteinte », expliquait son fondateur et directeur de la publication, Éric Fottorino.

Il avait déjà raison alors que son propos précédait le déclenchement de la guerre en Ukraine et son lot de commentaires sur les réfugiés « propres » – qui fuient la guerre, sont qualifiés et veulent rentrer chez eux – par rapport aux autres, ceux que l’on dits « économiques ». Comme si fuir la faim et la misère et vouloir offrir un avenir à ses enfants était moins compréhensible que fuir les bombes.

On voit bien l’intérêt de cet hebdomadaire qu’il a créé avec Laurent Greilsamer, son directeur de la rédaction, en 2014 : traiter chaque semaine une grande question d’actualité en croisant les regards, notamment d’écrivains. 

Il va ainsi des migrants comme de la crise climatique : le monde ne court pas à la catastrophe, il est déjà dedans. En témoignent une réfugiée, un géopolitologue, un historien et même un politique. Ce n°377 assume pleinement sa dimension pédagogique ce qui en fait un exemple parfait pour célébrer la semaine de la presse à l’école, qui se tient cette année du 21 au 26 mars 2022. 

Une nouvelle qui fait sens

Ce numéro de décembre contenait une pépite, sous la forme d’un récit dialogué d’Éric Fottorino intitulé La pêche du jour, et accompagné par des images d’Edmond Baudoin que l’on peut retrouver dans l’album du dessinateur, Méditerranée (Gallimard jeunesse, 2016). 

Pour une classe de seconde, l’analyse de cette nouvelle apparaît particulièrement indiquée. En effet, sur le plan du programme (« Le récit du 18e siècle au 21e siècle » / « La littérature d’idées et la presse du 19esiècle au 21e siècle »), elle se révèle doublement intéressante : d’abord, en tant que récit singulier puisqu’exclusivement dialogué, ensuite, dans le cadre du dossier de presse thématique auquel elle propose un écho à la fois tragique et absurde. 

La pêche du jour, c’est l’histoire d’une rencontre improbable entre un étrange personnage, probablement français ou tout au moins issu d’un pays membre de la Communauté européenne et un non moins étrange personnage, pêcheur grec vivant à Méthylène sur l’île de Lesbos, qui se définit comme un ancien « prof d’humanités ». Ce dernier, en effet, n’est pas ce que l’on pourrait appeler un pêcheur ordinaire : dans ses filets, point de poissons, mais des corps humains… L’amorce du dialogue entre ces deux inconnus, qui ne seront jamais nommés, équivaut ainsi à un véritable coup de poing tant l’effet de surprise est intense : 

– C’EST L’ARRIVAGE ?

– Péché du matin. 

– Loin ? 

– Devant Lesbos. Et juste en face, sur les côtes de Turquie. Il suffisait de se pencher pour les attraper. 

– Vous avez quoi ? 

– De tout. 

– Mais encore ? 

– Du meilleur et du tout-venant. Suivez-moi sous la tente, vous verrez mieux. 

– Qu’est-ce que c’est ? 

– Du Malien. Bien conservé. La peau noire, ça protège les chairs. 

– Et là ? 

– Du Guinéen. 

– Moins bon état, non ? 

– Trop longtemps à croupir dans les camps de Lybie. […]

La discussion à bâtons rompus qui s’engage peut être caractérisée comme absurde au sens où les deux interlocuteurs ne se comprennent pas et se reprochent mutuellement leur comportement. Le pêcheur fustige l’hypocrisie de l’autre, tandis que ce dernier le blâme pour son cynisme. 

– Ce que vous appelez naïveté, je l’appelle humanité, ce mot devrait vous être familier. 

– Vous trouvez humain ce trafic tenu par des mafieux ? C’est facile pour vous de jouer les bonnes âmes quand on laisse la sale besogne à d’autres. Vous devez être français, non ? 

– Pourquoi dites-vous ça ? 

– Ce léger sentiment de supériorité. Les droits et les libertés offertes aux arriérés, ça vous ressemble bien. L’aumône des esprits supérieurs, la leçon des Lumières. 

La force du texte de Éric Fottorino tient à sa capacité à faire réagir le lecteur en le faisant passer par toutes les émotions : stupeur, écœurement, colère, compassion. Ce qui peut conduire, en classe, à analyser les différents enjeux de la nouvelle à la fois en tant que telle sur le plan de sa progression dramatique et dans son contexte de publication, soit à l’intérieur d’un journal. 

On retrouve dans le dialogue qui s’établit implicitement entre la fiction et les articles le cœur même de l’ambition du journal, c’est-à-dire informer et inspirer. À ce titre, la nouvelle représente une porte d’entrée vers un approfondissement de la question passant par des recherches documentaires et des lectures complémentaires comme par exemple, le roman indispensable de Marie Darrieusecq, La Mer à l’envers (POL – 2021), l’album, L’Odyssée d’Hakim de Fabien Toulmé (Delcourt – 2020). Et, pour les plus jeunes, Lampedusa, le récit court de Maryline Desbiolles (l’école des loisirs – 2012).

Ancien directeur du quotidien Le Monde (2000-2011) mais aussi cofondateur des trimestriels America avec François Busnel (2017) et de Zadig (2019), Éric Fottorino est d’abord un homme de presse. Il reste tout aussi reconnu en tant qu’écrivain creusant le sillon de son enfance. Son roman, Baisers de cinéma, a obtenu le Prix Femina en 2007. 

Homme de presse et écrivain

Dans le numéro 0 du 1, mis en ligne le 2 avril 2014, il promouvait l’ambition de ce nouvel hebdomadaire original tenant « en une seule feuille sans agrafe ni page volante ». Depuis, Le 1 a fait son chemin, concentrant ses unes sur une thématique forte en proposant des regards croisés fondés sur des axes disciplinaires complémentaires : philosophie, sociologie, histoire, économie, géopolitique… Pour inspirer le lecteur, la présence des écrivains et plus globalement des artistes y est décisive. 

Par exemple, il n’est pas si commun, comme dans le cas de l’avant-dernier numéro de novembre 2021, de citer le poète Charles Péguy (1873-1914) en première page d’un dossier titré « Nos demains et nos après-demain » : 

« Pour hier il est trop tard. Mais pour demain il n’est pas trop tard/ Et pour ton salut qui est au bout de la journée de demain. / Ton salut n’est plus hier. Mais il peut être demain […]» (1910)

Ressources pédagogiques

https://le1hebdo.fr/journal/numero-special/371-1/nos-demains-et-nos-aprs-demain.html

La semaine de la presse et des médias à l’école

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Antony Soron