Montagne interdite : "Mont Blanc", de Fabio Viscogliosi

Dans son premier livre, Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit, Fabio Viscogliosi rapportait de façon rapide, comme en biais, la mort de ses parents dans l’incendie sous le tunnel du Mont Blanc. Mont Blanc revient sur ce 24 mars 1999.

Ce drame, il ne l’aborde pas frontalement, pas plus que le lieu que longtemps il évitera : « Ma géographie lui tourne autour, il est l’axe à partir duquel se déploie l’univers. »

Il est question, dans ce récit, de Pierlucio, surnommé « Spadino », patrouilleur à moto de la société italienne en charge de la sécurité du tunnel. On apprend de lui qu’il aurait sauvé une dizaine d’automobilistes, piégés à l’intérieur, versant italien. Depuis 1999, chaque année, des milliers de personnes lui rendent hommage.

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Une « improvisation »

Hasard des parutions, Pierlucio est le héros de Dix, premier roman sobre et poétique d’Éric Sommier (« L’Arpenteur », Gallimard).

La mémoire – plus généralement celle des odeurs – trouble Fabio Viscogliosi. Ce qu’il sent sur l’autoroute entre Lyon et Genève lui rappelle ce qu’il a éprouvé à travers les objets retrouvés près du corps de ses parents, quelque temps après : un curieux mélange qui le renvoie à des époques diverses. L’accident mortel est en effet un moment de coïncidences, au sens où les perceptions de l’auteur, ses souvenirs, ses prémonitions et ses peurs se croisent. Ainsi n’aimait-il pas se trouver sur la route avec des poids lourds, bien avant ce qui arrive à ses parents. Il reconnaît dans les quelques billets de banque qu’on lui rend et qui leur ont appartenu l’odeur perçue sur l’autoroute.

On pourrait poursuivre longtemps ainsi : comme son premier récit, Mont Blanc procède par touches et par rapprochements : « J’avance sans intention », écrit l’auteur par ailleurs dessinateur-illustrateur et musicien. À l’instar du jazzman, il improvise, prend « une décision par seconde ». Cette liberté – très contrôlée – fait à la fois le charme et la densité de ce récit. On lit Mont Blanc sans trop savoir où l’on va, mais avec l’envie d’y aller. Viscogliosi évoque Vila-Matas ou Perec, et ces « textes valises » qui contiennent d’autres textes. Façon pour lui de comprendre ce qui s’est passé le 24 mars, et sinon d’en « faire le deuil » (expression bonne à jeter à la poubelle) du moins d’en saisir la portée. Il n’écrit pas un « tombeau », il vide une malle, au gré des trouvailles.

D’abord il revient sur les faits et sur le couple des parents, morts comme ils avaient toujours vécu, l’un près de l’autre. Ayant péri en amoureux, on les enterrera comme ils ont toujours dormi : les cercueils sont placés dans l’ordre demandé par le fils. Il prend aussi conscience qu’il ne sera plus jamais seul : il appartient désormais au nombre immense des orphelins. Puis arrive le temps de l’instruction et des procès. Après les paroles malheureuses des responsables, les défausses du directeur de l’établissement public, l’un de ces « fromages » de la République, après les « vraisemblablement », d’un officier de sécurité, on mène des investigations, on remplit des dossiers, on convoque les témoins.

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L’attention au réel

L’art du trait de Viscogliosi produit tous ses effets dans le portrait de l’avocat qui tire sur ses bretelles, cherche ses mots quand il est embarrassé ou s’abrite derrière une faconde ne trompant personne. On connaît le verdict : un lampiste incrédule puni de prison avec sursis, les vrais responsables épargnés. On a à peine mis en question les incohérences de la cogestion italo-française. Le malheureux chauffeur de poids lourds dont le camion avait pris feu ne s’est jamais vraiment remis d’avoir survécu.

Un événement personnel est pris dans le faisceau d’événements mondiaux. Le 24 mars, l’OTAN se prépare à bombarder la Serbie. L’attaque contre Milosevic fait les gros titres de la presse. L’auteur, bien après, relit les journaux intimes d’Annie Ernaux et de Pierre Bergounioux. La « quête de la vérité » de la première passe par une attention au réel qui ne l’empêche pas de manquer l’événement. Et ce jour-là seule l’attaque contre la Serbie affecte Bergounioux.

En fait, ce sont des hasards qui éclaireront au mieux ce que vit l’auteur : l’achat, peu après la mort de ses parents d’un CD de Kraftwerk, Autobahn,  ou du disque Essence, de Don Ellis, la lecture d’un guide d’alpinisme ou de vieux numéros de Paris-Match relatant la construction et l’inauguration du tunnel du Mont Blanc, voilà qui permet d’ « imbriquer », de construire pierre à pierre l’histoire. L’auteur amasse des notes, sans toujours savoir comment elles s’articuleront.

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Un livre qui charme et désarçonne

Un facteur mélancolique et secret jetait dans la Saône le courrier destiné aux parents de l’auteur.  L’ascension du Mont Ventoux par Pétrarque précède un chapitre sur le sort de Marco Pantani, coureur cycliste et redoutable grimpeur, mort dans une chambre d’hôtel de Rimini. Un cadenas très solide empêche qu’on ouvre une malle remplie de trésors dérisoires : de tout cela naît un livre qui désarçonne, émeut et charme, rappelant le propos de Vila-Matas selon lequel dans la vie et les livres, rires et pleurs sont toujours mêlés. On ne rit jamais vraiment en lisant Mont Blanc, mais on est touché par la justesse de cette écriture entre souci du réel et goût de la rêverie.

À la fin du récit, Viscogliosi peut enfin traverser le tunnel qu’il avait si longtemps évité. Son livre est terminé, les questions s’éloignent : « J’ai accéléré. J’avais rendez-vous avec la vie, je ne voulais surtout pas la faire attendre. »

Mais puisqu’il convient de revenir au réel, d’être au plus près de la vérité, revenons sur ce que Viscogliosi rappelle : Spadino n’aurait sauvé qu’une seule personne côté italien. En fait c’est son homologue français qui aurait sauvé les dix rescapés.

Norbert Czarny

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 • Fabio Viscogliosi, « Mont Blanc »,  Stock, « La forêt », 176 p.

 
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