Pap Ndiaye, de l’égalité des chances à la valorisation des enseignants

Le nouveau ministre de l’Éducation nationale s’est rendu à Clichy-sous-Bois le 16 juin. Devant les citoyens et militants invités à le rencontrer, il a multiplié les signes de reconnaissance envers la jeunesse de banlieue et les enseignants.

Par Jean-Riad Kechaou, professeur d’histoire-géographie à Chelles (Seine-et-Marne)

Le nouveau ministre de l’Éducation nationale s’est rendu à Clichy-sous-Bois le 16 juin. Devant les citoyens et militants invités à le rencontrer, il a multiplié les signes de reconnaissance envers la jeunesse de banlieue et les enseignants.

Par Jean-Riad Kechaou, professeur d’histoire-géographie à Chelles (Seine-et-Marne)

C’était une visite non officielle, a précisé Pap Ndiaye en arrivant, le 16 juin, à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Il répondait à titre personnel à l’invitation de Stéphane Testé, député sortant de la circonscription, également vice-président de la commission des Affaires culturelles et de l’Éducation à l’Assemblée nationale. Durant près d’une heure, dans le jardin d’un centre de jeunesse de la ville, le nouveau ministre de l’Éducation a ainsi rencontré des lycéens, des étudiants, des militants associatifs, des travailleurs sociaux et des enseignants invités pour l’occasion. Il s’est prêté au jeu des questions avec une prévenance notable et en annonçant des changements attendus, mais sans pour autant rompre avec la politique de son prédécesseur.

Le ministre de l’Éducation nationale, Pap Ndiaye @ JRK

À 17 heures, malgré une forte chaleur, une cinquantaine de personnes attendaient Pap Ndiaye à l’ombre d’un grand chêne. Disposées en cercle, les chaises étaient toutes occupées lorsque le ministre est arrivé, retardé par les embouteillages. « Clichy est mal desservie », s’est excusé en substance Olivier Klein, maire de la commune. « Mais cela va s’arranger », a rassuré le ministre en référence au métro du Grand Paris Express, qui doit en effet arriver dans cette ville de banlieue défavorisée en 2026. Dans son préambule sur l’avenir de l’école, Stéphane Testé, a rappelé à l’assistance le dédoublement des classes de CP et CE1 en réseau d’éducation prioritaire, mesure décidée par Jean-Michel Blanquer. À Clichy, toutes les écoles sont concernées.

Une laïcité fidèle à la loi

À un enseignant de lettres et histoire du lycée qui l’interrogeait sur sa vision de la laïcité, Pap Ndiaye a rappelé qu’il était favorable à « une laïcité fidèle à la loi, rien que la loi » : celle de 1905, assurant la séparation des Églises et de l’État, mais aussi celle de 2004 interdisant les signes religieux ostentatoires dans les écoles. « S’il faut être ferme sur le respect de la loi, il faut aussi faire preuve de bienveillance », a-t-il déclaré, se voulant apaisant sur un sujet qui divise fortement.

Une étudiante l’a ensuite interrogé sur la plateforme d’orientation post-bac Parcoursup en expliquant qu’elle n’avait obtenu qu’un seul vœu positif dans une université à l’ouest de Paris, à l’opposé de son département. Ce qui la force à déménager et à contracter un prêt étudiant pour financer ses études. Faisant preuve d’une réelle empathie, Pap Ndiaye a cependant fait valoir qu’il n’avait pas été élu pour faire table rase de toutes les réformes lancées lors du précédent quinquennat. « La situation antérieure à Parcoursup n’était guère mieux. Il faut attendre encore pour dresser un bilan et chercher plutôt à l’améliorer », a-t-il plaidé. Avec APB, la plateforme précédente, « la moitié des élèves obtenait leur affectation à l’ouverture des résultats, indique pourtant le collectif « Nos services publics », créé par des cadres de la fonction publique, dans un article du Café pédagogique. Avec Parcoursup, ils ne sont plus que 20 %. Quatre élèves sur cinq font l’amère expérience du rejet de leurs demandes et de la mise en liste d’attente. »

Réformer Parcoursup ?

Le 3 juin, Stéphane Troussel, président du département de Seine-Saint-Denis, avait fustigé la nouvelle procédure d’affectation sur son site officiel. Selon lui, Parcoursup est une trappe, pas un tremplin : à la violence de l’algorithme qui pilote les attributions s’ajoute « l’angoisse d’une procédure trop lente, où toute une moitié de la jeunesse est sommée d’attendre que la moitié la ‘‘ mieux classée ’’ fasse ruisseler le rebut des choix dont elle n’aura pas voulu », estime-t-il. La Seine-Saint-Denis est particulièrement touchée : « Combien d’élèves y ont déjà intégré, malgré eux, l’idée qu’un ‘‘ 16 ’’ dans leur lycée ne peut pas valoir un ‘‘ 16 ’’ à Paris ?, lance Stéphane Troussel sur sa page. C’est aussi le cas dans de nombreux autres territoires populaires, déclassés, périphériques, où les élèves savent que leurs souhaits seront sans doute contrariés, quand bien même il faut justifier en 120 mots de son dixième choix de formation comme s’il était le premier. »

À Clichy-sous-Bois, le responsable de la mission locale et une spécialiste de l’orientation se sont inquiétés de l’avenir des jeunes sortant du système scolaire sans qualification. Pap Ndiaye a jugé nécessaire de revoir l’ensemble de l’orientation dès le collège en permettant, par exemple, aux élèves de découvrir plus précocement des métiers et leurs filières.

Alerté sur la montée du racisme par un militant associatif, le ministre a rappelé son attachement au combat antiraciste : « Je suis le premier ministre de l’Éducation nationale d’origine africaine (subsaharienne) », a-t-il souligné pour montrer combien il mesure le symbole de sa nomination auprès de la jeunesse de banlieue. Désignant les membres les plus jeunes dans l’assistance du jour, il a affirmé qu’il aurait pu être à leur place et qu’ils faisaient partie des visages de France : « Je veux être le ministre de l’égalité des chances. »

Le manque d’attractivité ?

La pénurie d’enseignants et le manque d’attractivité pour la profession, qui frappent tout le territoire, sont particulièrement criants en Seine-Saint-Denis. À un enseignant qui l’interpellait à ce propos, Pap Ndiaye a répondu en tant que « collègue ». Agrégé d’histoire et docteur en histoire contemporaine, le ministre de l’Éducation a été maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). « On a un énorme problème de recrutement et donc un problème d‘attractivité du métier d’enseignant, a-t-il admis. Il n’y a pas assez de jeunes gens qui veulent devenir enseignants. C’est un problème structurel qui s’est encore aggravé ces dernières années. »

Un auditoire attentif aux propos du ministre @ JRK

Les raisons sont nombreuses, a égrené le ministre. Pour commencer, le salaire proposé aux lauréats des concours : « Quand on est à Bac + 5, commencer à 1800 euros par mois, ce n’est pas attractif par rapport à d’autres propositions. »

En 2008, la réforme dite « de la mastérisation », élevant le niveau de recrutement des professeurs de bac  +3 à Bac +5, est pointée du doigt, a reconnu Pap Ndiaye, car elle a « fait baisser le nombre de candidats au Capes ».

« Mais la question de fond reste la baisse du nombre de candidats aux concours de recrutement », a observé le ministre.

Pour ne citer que le Capes de mathématiques, où la pénurie est la plus visible, il n’y a cette année que 816 admissibles (ce qui ne fait pas d’eux des admis) sur 1035 postes à pourvoir, soit deux fois moins d’admissibles qu’en 2021. Même son de cloche pour le concours de recrutement des professeurs des écoles. Pour l’académie de Créteil, qui regroupe les départements de Seine-Saint Denis, du Val-de-Marne et de Seine-et-Marne, pour 1079 postes offerts au concours, seuls 419 candidats ont été admis. La situation est encore pire dans l’académie de Versailles (Essonne, Hauts-de-Seine, Yvelines et Val-d’Oise) avec 424 admis pour 1430 postes. À Paris, 157 admis pour 219 postes. Le ministre a ainsi notifié « une baisse structurelle » depuis 2002.

Quelle stratégie contre la pénurie ? « Les réponses de fond vont prendre un peu de temps, a avancé Pap Ndiaye prudemment, et, dans l’immédiat, on embauche des enseignants contractuels pour qu’il y ait dans chaque classe des enseignants à la rentrée. » Rappelant que les enseignants contractuels ne forment que 1 % des effectifs dans le premier degré et 8 % dans le second degré, le ministre a surtout évoqué « les territoires d’outre-mer comme la Guyane où il y a un pourcentage d’enseignants contractuels très élevé, dans des coins reculés dans la forêt ».

« Les chiffres sont beaucoup plus importants dans le département de Seine-Saint-Denis et l’académie de Créteil », a objecté un professeur… « Pas tellement plus », a tempéré le ministre. En 2020, dans l’académie de Créteil, on comptait tout de même 3 % de non-titulaires dans le premier degré et 12,4 % dans le second. Et ces chiffres montent à 28 % dans le privé sous contrat (élémentaires et secondaires confondus) en 2020.

Conséquence : les professeurs titulaires de zone de remplacement sont affectés très tôt dans l’année scolaire sur des postes, et il faut opérer un recrutement massif pour pallier les absences. Les établissements se retrouvent ainsi fréquemment avec des classes sans enseignants dans le premier degré et des professeurs non remplacés pendant plusieurs mois dans le second.

Concernant le manque de formation des professeurs contractuels, qui se retrouvent parfois à enseigner des matières pour lesquelles ils ne sont pas diplômés, le ministre a assuré que les recrutés avaient tous au minimum Bac + 3, voire Bac + 5.  « On les forme, on renforce la formation à la fin août et on les suit. On ne les ‘‘ balance pas ’’ comme ça dans la nature, si j’ose dire, de façon trop désinvolte. Et puis on les paie durant l’été. Avant, les contrats se terminaient le 30 juin et il fallait ensuite refaire les contrats en septembre en allant les chercher. Désormais, on les paie jusqu’au 31 août pour faire la soudure avec le début de l’année, ce qui va nous permettre de conserver de bons enseignants. Mais ce sont des mesures palliatives, en quelque sorte, simplement pour assurer la rentrée. »

À propos des solutions structurelles pour renforcer l’attractivité du métier d’enseignant, Pap Ndiaye a déclaré : « Il faut augmenter le salaire des enseignants, en particulier les enseignants débutants, et ensuite dans les milieux de carrière […]. Il faut revoir les parcours de carrière… »

Le ministre a précisé que ce ne devait pas être la seule réponse : « Il y a un problème d’attractivité du métier d’enseignant dans toute l’Europe […]. Par exemple en Allemagne, alors que les enseignants allemands sont payés parfois jusqu’à deux fois plus que les enseignants français. »

Le ministre a conscience de l’image dégradée du métier. Il a également cité « des affectations très éloignées »,ainsi que« ce sentiment d’être un peu dévalorisé, déclassé, de ne pas être regardé à hauteur du travail que l’on fait, que ce travail est vu comme facile avec beaucoup de temps de repos, des vacances… »

« On est aux antipodes de la réalité des enseignants qui travaillent énormément. Il faut l’admettre. Je veux être le ministre qui reconnaît et qui salue le travail des enseignants, qui valorise leur statut. Je suis moi-même enseignant comme vous le savez et je vais beaucoup insister sur la considération, sur l’estime que j’ai pour les enseignants, pour le travail qu’ils réalisent. On va accompagner cela de revalorisation salariale et d’une réflexion sur la carrière, le métier. On le fera avec vous, avec les organisations syndicales bien entendu, mais pas seulement, avec toute la communauté enseignante. Cela va prendre du temps, et, en attendant, on recrute en effet des enseignants contractuels. »

Au sortir de cette discussion, le ministre a été sollicité de toutes parts. Des jeunes ont souhaité prendre des photos avec lui. La Seine-Saint-Denis est le département le plus jeune de France métropolitaine, le plus pauvre aussi, soit celui qui a le plus besoin d’une politique ambitieuse en matière d’éducation. Un remaniement ministériel écartant Pap Ndiaye de l’Éducation nationale ferait sans aucun doute s’effondrer les espoirs soulevés par sa nomination.

J.-R. K.

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Jean-Riad Kechaou