Régis Sauder : « L’école publique fait partie de ce que l’on a de plus précieux »

Le réalisateur de En nous mesure la distance parcourue en dix ans par les lycéens de Nous, princesses de Clèves. Comment ils se sont déplacés socialement, comment ils sont devenus parents, conscients des violences sociales, sexistes et racistes d’une société inégalitaire qui fait peu de place aux parcours de jeunes issus des quartiers populaires. Sortie en salles le 23 mars.

Propos recueillis par Ingrid Merckx, rédactrice en chef de L’École des lettres

Le réalisateur du documentaire En nous mesure la distance parcourue en dix ans par les lycéens de Nous, princesses de Clèves. Comment ils se sont déplacés socialement, comment ils sont devenus parents, conscients des violences sociales, sexistes et racistes d’une société inégalitaire qui fait peu de place aux parcours de jeunes issus des quartiers populaires.

Sortie en salles le 23 mars. L’École des lettres est partenaire du film.

Propos recueillis par Ingrid Merckx, rédactrice en chef de L’École des lettres

Rendez-vous dix ans après. C’est un dispositif qui fonctionne assez bien visuellement. En témoigne, par exemple, le retour des héros de la série Friends ou des films adaptés de la saga Harry Potter, qui se sont illustrés, récemment, dans des émissions télévisées de retrouvailles. Certes, il s’agit de comédiens qui apparaissent dans « la vraie vie ». Mais c’est une occasion de regarder en quoi ils ont changé. Et cela permet aux spectateurs de mesurer, en miroir, leurs propres changements et de les confronter à leurs souvenirs.

Crédit photo : Shellac Distribution

L’École des lettres. À quel moment avez-vous pensé réunir dans un nouveau documentaire les élèves de terminale que vous aviez filmés dans Nous, princesses de Clèves ?

Régis Sauder. Cette idée est venue très vite, mais je l’ai gardée dans un coin de ma tête. J’ai eu beaucoup de plaisir à filmer, il y a dix ans, tous ces adolescents à un âge où on est dans l’énonciation des rêves, où la vie se dessine mais où les chemins ne sont pas encore tracés. Les années passant, je ne les ai pas perdus de vue, et des liens forts se sont noués avec certains. C’est à leur appel que l’idée s’est concrétisée. Un jour, Morgane m’a téléphoné : « J’ai entendu une émission où une prof revient dans le lycée où elle a enseigné dix ans auparavant, ne serait-ce pas le moment que l’on se retrouve nous aussi ? » Cette décennie a été notable pour nous tous. On a traversé des choses importantes, la société a traversé des moments importants, et cette temporalité, entre 18 ans et presque 30 ans, qui sépare la fin de l’adolescence de l’âge adulte, est fondamentale. Le temps était venu des retrouvailles.

Dans Adolescentes (2019), Sébastien Lifshitz suit ses personnages pendant plusieurs années. Votre film saute une décennie : certains ont gardé contact, vous avez gardé contact avec certains, mais le groupe classe qu’ils formaient alors n’existe plus et vous filmez des parcours séparés. Peut-on vraiment parler de retrouvailles ?

Le cinéma les réunit dans l’idée d’un récit commun. Tous, par leur parcours, leur cheminement personnel, nous racontent quelque chose de la société, quelque chose que nous avons traversé. Ce « En nous », c’est évidemment le souvenir qu’ils ont laissé à leur professeure, et c’est aussi ce qui a sédimenté pendant ces dix années. On peut parler de retrouvailles parce que, pour eux, c’est aussi un moment réflexif où il est question de se retourner un peu et d’essayer de comprendre ce qui s’est joué entre l’énonciation des rêves d’adolescence et la réalité de leur quotidien professionnel, familial, amoureux, amical…

Via des extraits de Nous, princesses de Clèves, vous semblez mesurer le chemin parcouru entre les images d’alors et celles d’aujourd’hui. Comment avez-vous procédé à l’écriture de En nous ?

Ce film mesure en effet une distance temporelle, géographique et sociale. Ces jeunes ont évolué en changeant de lieu ou de position sociale. Quels étaient les obstacles à franchir, qu’est-ce qui se dessine à présent ? Certains sont parents et se heurtent au déterminisme social. Certains ont réalisé qu’on vivait dans une société parfois excluante, parfois raciste. Les dix ans parcourus leur permettent aussi de jeter un regard sur les obstacles franchis et ceux restant à franchir.

La parentalité, les discriminations, le parcours professionnel : avez-vous écrit le film en fonction de certains thèmes ou procédé par portraits et monté par thèmes ?

Je ne me suis pas posé la question des thématiques, je savais qu’en retrouvant ces jeunes allait se jouer quelque chose d’un rapport à la société, à la parentalité, au couple. Chacun avait à cœur de parler de son combat, de sa prise de conscience. Je me suis rendu compte au montage que leurs réflexions révélaient quelque chose du service public, de la décolonisation des esprits. Des sujets ont émergé de la matière, pas forcément des questions que j’avais envisagé de leur poser. Je les retrouvais et, à travers leur position sociale, leur métier, se jouait leur caractérisation dans l’espace. C’est pourquoi il était important de les filmer au travail, dans leur espace social, dans la ville.

Est-ce que ce terme de décolonisation a émergé pendant le film ?

Il a émergé presque tout de suite du fait d’une séquence que j’ai filmée en amont du film. Cadiatou et Armelle m’avaient dit : « On va voir l’exposition “Le modèle noir”, à Orsay, est-ce que tu peux venir nous filmer ? Ça montre le chemin intellectuel parcouru depuis l’exposition au Louvre dans Nous, princesse de Clèves. » La séquence au Louvre, pour Armelle, avait été mal comprise, quand elle dit « Mes ancêtres étaient ici », elle a raison puisqu’elle est française. Mais elle avait le sentiment de s’être fait moucher par Cadiatou et voulait prendre sa revanche. Toutes deux m’ont dit : « Nous sommes les “modèles noirs”, on a quelque chose à dire de ce sentiment d’absence de notre histoire dans la transmission, dans ce qui s’est joué pour nous à l’école… »

L’idée que la parole de ces jeunes est précieuse perçait déjà dans Nous, princesses de Clèves où comptaient aussi la parole de l’institution et le texte classique. Dans En nous, la parole des jeunes prend davantage de place et celle de l’école n’apparaît qu’en filigrane. Quelle place avez-vous donnée au texte de l’enseignante ?

Qui peut imaginer que les mots qu’ils emploient ne viennent pas de l’école ? Leur élocution est le fruit de la transmission. C’est le texte classique qui apparaît en filigrane. La place de l’enseignante, Emmanuelle, et de son récit, est réflexive. Ce n’était pas le cas dans Nous, princesses de Clèves où on la voyait à la tâche. Aujourd’hui, elle intervient de façon linéaire pour raconter que, ces dix années, elle est restée à la même place, mais le système s’est délité. Cette position n’est pas propre à Emmanuelle mais au corps enseignant, une profession en souffrance. Je vois Emmanuelle comme une porte-parole de ce qui se joue en ce moment à l’école. C’est très important de l’entendre dire : « On porte à bout de bras ce qui reste du service public. » Ça me touche beaucoup parce que l’école fait partie de ce que l’on a de plus précieux. Et de voir qu’on la maltraite, qu’on n’en prend pas soin, me bouleverse. Comme je trouve bouleversants ces mots d’Armelle : « Je suis contente d’avoir étudié il y a dix ans, parce que je sais qu’aujourd’hui c’est plus dur pour les gens de ma condition… » Elle a raison : c’est encore plus compliqué pour des jeunes de milieux populaires de trouver une place à l’université, de pouvoir franchir les étapes que eux ont eu la chance de franchir pour certains.

Quel texte l’enseignante, Emmanuelle, dit-elle ? Est-ce un carnet de bord, un journal ? Il relève de l’intime, mais porte aussi une dimension réflexive et politique.

C’est un discours intime qui peut résonner chez tous les enseignants. C’est aussi la voix de ceux qui sont toujours là, au front, conscients des difficultés sociales qu’affrontent leurs élèves et de la nécessité de leur offrir un espace de connaissance et d’imaginaire. Un espace protégé, qui ne soit pas l’objet d’une mise en concurrence. Ce que dit Emmanuelle est intime et collectif. C’est un texte qu’elle a écrit. Elle a eu le temps de réfléchir à ce qu’elle avait à dire, d’essayer de construire un récit qui indique comment la trace de ses élèves et tous ses souvenirs se sédimentent pour la rendre capable d’affronter ce qu’elle brave aujourd’hui. Et cela avec une forme d’essoufflement qui est celui de la société entière : de Laura, jeune pharmacienne dans l’hôpital public, ou d’Abou, infirmier qui part travailler en Suisse parce que ça n’est plus possible dans le service public qui réclame un sacrifice parfois trop important.

Depuis les résultats du bac dans Nous, princesses de Clèves jusqu’à ce que ces jeunes font aujourd’hui se pose la question de la réussite. Qu’est-ce que réussir pour eux ? S’en sortir ? Et sortir de quoi ?

Une des réponses pourrait être : trouver sa place et être en paix avec cette place. Qu’elle soit professionnelle et affective. Eux ont quitté l’insécurité sociale et quotidienne dont ils ont été les témoins, notamment sur le corps et la fatigue de leurs parents. Beaucoup éprouvent un désir d’émancipation, d’aller trouver sa place ailleurs. La réussite, c’est pouvoir être aimé pour ce qu’on fait et ce qu’on est. J’ai en tête cette phrase d’Albert : « Ce qui compte c’est : est-ce que je suis vraiment heureux ? » C’est une grande question du cinéma documentaire : Edgar Morin et Jean Rouch en ont fait un film : Chronique d’un été (1961). Armelle dit : « Rien ne m’a été offert, ma vie est une succession de luttes. » Je ne pense pas pouvoir en dire autant.

Comment filmez-vous les quartiers nord ? Et pourquoi les parents ont-ils presque disparu ?

On voit beaucoup les quartiers nord dans le film mais pas de la manière dont ils sont habituellement représentés dans le cinéma ou l’imaginaire collectif : une barre avec des dealers et des voitures cramées. C’est une autre vision des quartiers nord qui apparaît, dans la diversité de sites et des espaces qui les constituent en réalité. Albert, Morgane y vivent toujours, mais dans des résidences sécurisées. Ils sont à côté de leur lycée, de leur quartier d’origine, mais se sont déplacés socialement. Morgane dit : « C’est Marseille quartiers nord », comme une dédicace. Elle vit avec sa compagne et leur petite fille. La maman d’Abou est toujours là, même si on ne la voit qu’à travers un écran de téléphone. La maman d’Armelle apparaît aussi. Mais ces jeunes ne sont plus sous l’autorité de leurs parents, ils sont eux-mêmes parents et ont quelque chose à transmettre. Ils sont devenus les parents.

Certains ont l’air bien assis dans leur vie. D’autres sont encore aux prises avec de sacrées difficultés. Sarah et Aurore confient qu’elles ont « connu la faim ». Elles renvoient ainsi à la pauvreté de leurs familles, mais aussi à la détresse de nombreux jeunes, notamment pendant la pandémie de Covid-19.

Elles évoquent ce qu’on ne veut pas voir : des jeunes travailleuses précaires qui ont faim. Beaucoup de gens ont faim. Elles ne se l’étaient pas dit par honte. C’est très compliqué de dire « j’ai faim », sachant qu’on a un petit garçon, qu’on a sa dignité… Sarah évoque à cette occasion la distribution alimentaire de son enfance quand ses parents allaient chercher des colis. Elle dit quelque chose d’une reproduction sociale qui est très violent. Comme c’est très violent de se dire qu’en 2022 en France des gens qui travaillent ont faim. C’est sidérant, mais ça permet de rester conscient de cette société qui permet des réussites fabuleuses tout en étant le creuset de cette précarité.

Questions raciales, questions de sexualité, assignations : ces jeunes ont-ils été particulièrement victimes de discriminations ?

Notre société est profondément discriminante. Je ne suis pas étonné d’en entendre le récit chez eux. Mais ils ont le courage de l’énoncer alors que c’est compliqué de dire : « Je suis victime de violences sexistes ou racistes. » C’est important d’être éveillé. J’assume complètement la dimension woke du film ! Virginie confie : « Quand mon fils de 7 ans me raconte qu’une petite à l’école a dit “les noirs avec les blancs, non !”, je me dis qu’est-ce qui se passe ? Mon fils est victime de ce racisme-là en 2022 ? » Ce racisme se double d’une assignation sociale, d’une assignation à son genre. Il faut prendre en charge ces récits et les inscrire dans le cinéma, les textes, les prises de parole.

On sent une imprégnation du discours sur l’égalité des chances que l’école peut porter. Et c’est déjà une réussite. Mais quand Cadiatou explique qu’elle a quitté un poste de cadre dans l’audiovisuel pour fabriquer des perruques et qu’elle en rêvait, on ne peut s’empêcher de se dire qu’elle a privilégié la réussite sociale à son épanouissement professionnel.

On vit dans une société d’inégalité des chances. Mais les enseignants portent une mission : faire que leurs élèves imaginent qu’ils peuvent réussir. Abou dit : « J’ai rencontré plein d’enseignants qui ont eu envie que je puisse y arriver. » Les profs continuent à essayer de croire qu’ils participent à un système d’égalité des chances en sachant que ça n’est pas le projet de la société. Mais, individuellement, ils peuvent faire germer cette idée que, plus tard, on fera ce qu’on a envie de faire. Cadiatou a eu besoin de temps pour comprendre ce qu’elle avait envie de faire. C’est plus difficile quand on manque d’exemples. C’est ça qu’elle dit : « Je n’ai pas d’exemple de femme noire cheffe d’entreprise ou responsable politique. » Aujourd’hui, c’est elle qui devient un exemple. Ce qu’on réalise quand elle rencontre les élèves qui étaient à sa place dix ans auparavant. Ils la regardent avec des étoiles dans les yeux. Comment avoir des modèles de réussite quand on vient de ces quartiers ? Il en manque cruellement parce que la société fait peu de place à ces parcours.

Si la réussite devient possible, l’épanouissement ne reste-t-il pas un luxe réservé à l’élite ?

Je sens Cadiatou très épanouie, très libre, très émancipée, à la conduite de son parcours et de ses choix. C’est ce à quoi tous aspirent. Est-ce que le bonheur est contingenté à la réussite sociale ? Évidemment non. C’est la combinaison d’une réussite affective, d’une place en paix d’où ils viennent et là où ils sont.

Quelle distance mesurez-vous entre En Nous et les lycéens actuels ?

Quand les élèves actuels d’Emmanuelle ont vu le film, c’était beau de les voirséduits par Cadiatou, Armelle, Albert. Ils sont des exemples pour eux qui rêvent de construire une vie ailleurs. Ça leur donne beaucoup d’espoir, même s’ils ont conscience de tous les obstacles qui semblent encore plus infranchissables. Le film pousse la réflexion sur la possibilité d’inverser les assignations.

Vos « personnages » apparaissent-ils comme des héros ?

Ils sont tous des personnages de cinéma. La projection sur grand écran les rend beaucoup plus grands que nous tous. Ce sont des héros de la vie moderne. Je les trouve particulièrement héroïques. Les lycéens d’aujourd’hui sont fascinés par l’image de Cadiatou, ou le courage de Virginie. Ils incarnent des héros qu’on peut presque toucher, avec une place héroïque qui pourrait être la leur dans dix ans…

I. M.

En nous, film français de Régis Sauder (99 minutes), avec Laura, Cadiatou, Armelle, Abou, Albert, Anaïs, Aurore, Emmanuelle, Morgane, Sarah, Virginie. Sortie en salle le 23 mars.

Ressources :

Voir la critique de En nous, par Jean-Marie Samocki dans L’École des lettres, 22 mars 2022.

Voir les articles sur Nous, princesses de Clèves, par Antony Soron, L’École des lettres, 31 octobre 2019.

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