« Un fil à la patte », de Georges Feydeau

« Un fil à la patte », de Georges Feydeau © Christophe Raynaud de Lage
« Un fil à la patte », de Georges Feydeau © Christophe Raynaud de Lage

Et voilà ! On s’est encore laissé prendre. Le miracle Feydeau a une nouvelle fois opéré. Même si l’on connaît les ficelles, si l’on s’attend aux effets, si l’on voit venir le bon mot, la péripétie ou la catastrophe, on marche, comme un enfant naïf à Guignol (en supposant que les jeux vidéos n’aient pas définitivement altéré la naïveté des enfants d’aujourd’hui).

On a beau connaître les répliques par cœur, se souvenir de mises en scènes historiques (celle de Jacques Charon par exemple, avec une Micheline Boudet aussi minaudante que rusée, un Robert Hirsch étourdissant, un Jean Piat irrésistible et encore Denise Gence, Descrières, Roussillon, Cochet…), on a beau trouver les calembours fatigués ou peu raffiné le coup du personnage malodorant, on peut toujours juger l’intrigue mince et convenue, les situations invraisemblables, la morale douteuse, rien n’y fait : on se surprend à rire, à applaudir, à souhaiter que le spectacle dure, continue, recommence, bref à s’amuser, tout autant que semblent le faire les acteurs emportés par le rythme et l’allégresse de la farce.

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Une rupture impossible

Si vous êtes prêts à succomber au violent poison de la comédie à la Feydeau (pas d’adjectif pour ce maître du vaudeville, son patronyme mérite d’être adjectivé : une soirée Feydeau, c’est-à-dire heureuse), courez vite à la salle Richelieu de la Comédie-française assister à ce petit chef d’œuvre de drôlerie, Un fil à la patte.

Sous la direction inspirée de Jérôme Deschamps, une joyeuse compagnie de galopins en costumes 1900 vous fera passer une soirée délirante grâce à laquelle seront oubliés les incertitudes économiques, les froidures de l’hiver, la litanie des catastrophes et les petits ou grands soucis personnels. Pas indispensable de s’y rendre le 31 décembre, soir où les places seront difficiles à obtenir. Avec Feydeau, c’est réveillon toute l’année.

Faut-il, à nouveau, raconter le sujet de la pièce ? Il est éventé depuis longtemps. Feydeau, qui aime choisir ses titres parmi les locutions usuelles (Le Dindon, La Puce à l’oreille…), veut illustrer ici le thème du vieux collage, de la rupture impossible, de la difficile tentative pour recouvrer sa liberté en échappant aux griffes d’une amante possessive. Ce pourrait être tragique, comme dans Adolphe de Benjamin Constant ou Une Vieille maîtresse de Barbey d’Aurevilly. C’est tout simplement hilarant.

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Tout semble exagéré, décalé ou détraqué dans ces personnages

Car Bois d’Enghien, le bellâtre (magistralement interprété par Hervé Pierre), soucieux surtout de sa promotion sociale, sera victime de son inconséquence et rattrapé par ses mensonges. Car Lucette, la cocotte plus aimante que légère, surmontera son authentique chagrin par de petites vengeances qui lui ramèneront sans doute son infidèle amant. Car Bouzin, l’obscur bureaucrate (joué par un Christian Hecq qui parvient presque à faire oublier Hirsch), il pourrait être malfaisant s’il n’était pas grotesque.

Car le Général d’opérette (magnifique composition de Thierry Hancisse), il impressionne plus par ses largesses que par ses menaces, que Fontanet, précédé de sa pestilence, perd tout crédit, que Marceline, la rosière affamée, nous ferait prendre en haine la vertu, que miss Betting, la gouvernante anglaise est une caricature (accentuée par la distribution masculine : un Guillaume Gallienne très en verve), que la Baronne est trop baronne et Viviane, la promise, pas assez fille de baronne.

Tout semble exagéré, décalé ou détraqué dans ces personnages, comme dans l’histoire qui enchaîne inexorablement les quiproquos, les rencontres imprévus, les coups de théâtre (la fameuse « mécanique d’horlogerie » de Feydeau). Comme dans le langage aussi, piégé par ses ambiguïtés ou ses contradictions : « comme je pus » entendu « comme je pue », ou les termes « sceptique » et « scandale » qui commencent par les mêmes lettres mais se prononcent de manière différente.

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 « L’esprit seul peut tout changer »

On voit poindre, sous les paillettes et la gaieté, quelques inquiétants défauts personnels et quelques belles tares sociales : la lâcheté, la mesquinerie, l’affairisme, le rôle de l’argent, la hiérarchie des classes, la condition des femmes, condamnées à vendre leurs charmes à de généreux protecteurs ou à être vendues à des époux présentables… Mais on n’a pas le temps de s’interroger et là n’est sans doute pas la volonté de l’auteur.

Ce que souhaite Feydeau, comme avant lui Molière, Beaumarchais, et quelques autres grands génies de la comédie, c’est amuser, distraire, déclencher le rire, faire pétiller l’esprit. « L’esprit seul peut tout changer », chante Figaro à la fin du Mariage. Certes, mais les exigences du spectacle restent prioritaires. Et chez Feydeau, le spectacle est permanent. Voilà pourquoi on se laisse prendre.

Yves Stalloni

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« Un fil à la patte », comédie en trois actes de Georges Feydeau, mise en scène de Jérôme Deschamps, Comédie-Française, salle Richelieu en alternance du 4 décembre au 18 juin 2011. Les Molières 2011 ont consacré la pièce qui  a obtenu le prix du meilleur spectacle du théâtre public ; Christian Hecq a été sacré meilleur comédien pour son interprétation de Bouzin, et Guillaume Gallienne meilleur comédien dans un second rôle (Chenneviette et Miss Betting).

• Une étude du « Dindon » de Feydeau dans « l’École des lettres ».

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Yves Stalloni

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