Un homme de peu : "Ce que j'appelle l'oubli", de Laurent Mauvignier

C’est un texte court, d’un seul tenant, une longue phrase rythmée par des virgules. On pourrait en perdre le souffle ; mais on trouve sa cadence pour le lire. C’est un texte qu’on aurait envie de faire dire et d’entendre en atelier théâtre, dans un lycée.

Laurent Mauvignier s’est inspiré d’un fait-divers. Un homme, pas vraiment SDF ni errant, avait «volé» une canette dans un supermarché. Quatre vigiles qui se sentaient soudain investi d’une sorte de mission sécuritaire l’ont pris à partie, battu, jusqu’à ce qu’il meure. C’était à Lyon, en 2009.

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Un texte à mettre en voix

Mauvignier a été comme happé par l’événement, pris par la nécessité d’en faire une fiction. Non pour « exploiter » l’événement, mais pour lui donner sa portée politique, poétique voire morale.

L’homme a « refusé d’obtempérer ». En a-t-il eu le temps ? Il avait soif, c’était l’été, ses poches étaient « cousues ». Un petit larcin, certes, mais quoi ? La violence qui se déchaîne contre lui est d’autant plus insupportable qu’elle est remplie de ces mots creux qu’on prononce, de ce besoin de « sécurité » qu’on exalte sans cesse, de la peur de l’autre, de celui qui va et vient, qui ne reste pas à la place qu’on lui assigne. On n’épiloguera pas.

Mais le texte de Mauvignier existe surtout d’être mis en voix, d’être dit en public, comme on dit un poème pour signifier sa révolte, ou son dégoût devant un état des choses. C’est un texte qui commence avant de commencer, par un « et » qui suppose un avant, un texte fait de répétitions, du ressassement qui permet d’avancer dans l’histoire, pas à pas.

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Une langue entre oral et écrit, familier et classique

Mauvignier a construit sa langue, entre oral et écrit, familier et classique, si l’on peut ainsi lier ces registres. On entend cette langue depuis son premier roman, Loin d’eux, elle prend toute sa dimension dans Des hommes, son dernier roman, qui fait entendre les voix de quelques compagnons ayant vécu la guerre d’Algérie.

Au présent des faits s’oppose le passé des quelques souvenirs heureux, une enfance protégée, les mots d’une mère attentive, et le conditionnel passé qui traduit des désirs et des espoirs perdus, à jamais. Ce travail sur les temps et le mode met en relief la stature humaine de ce qui serait resté une silhouette parmi d’autres. En cela, la grammaire devient question de morale : elle rend à un humain son visage.

Norbert Czarny

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• Laurent Mauvignier, « Un homme de peu », Éditions de Minuit, 64 p.

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Norbert Czarny

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