Abréger le roman : l'irrespect par respect

Vers 1960, un bouleversement s’est produit en Occident. L’ennui, qui imprégnait le quotidien, a fait place à l’amusement, tyran de nos temps modernes. Du coup, la lecture a cessé d’être ce qu’elle était : une arme anticafard.

Elle a commencé à devoir défendre sa place, et la lutte aujourd’hui est rude autour du lecteur d’âge tendre, à l’intention duquel le parti ludique déploie un arsenal quasi imparable de jeux vidéo, de fêtes de la Musique et de football permanent.

L’adolescent ou préado­lescent qui résiste à ces délices et reste dans sa chambre à lire Gogol ou Dickens est un héros.

Il mérite une médaille. Il mérite surtout qu’on l’aide, et une bonne façon de le faire, c’est d’abréger les textes qu’il affronte. Cette opération de débroussaillage s’attirera les protestations des défenseurs de l’environnement culturel. Elle est pourtant nécessaire, sous peine de voir le jeune preux se décourager – et le livre se refermer.

.En matière littéraire, la concision est toujours un progrès

Racine, dramaturge subventionné, remettant à son sponsor Louis XIV le manuscrit d’une tragédie en cinq actes, lui présentait des excuses en ces termes: «Pardonnez-moi, Sire, je n’ai pas eu le temps de la faire plus courte.» En matière d’art littéraire, la concision est toujours un progrès.Toute œuvre, aussi magistrale soit-elle, gagne à être çà et là raccourcie.

Libre aux érudits de savourer in extenso les digressions de Balzac et les envolées hugoliennes,de se repaître de leurs «longueurs»:elles sont, ces longueurs, un aspect charmant de la littérature, qui n’est peut-être elle-même, après tout, qu’une vaste longueur enroulée comme de la barbe à papa autour de quelques bâtonnets du type: «Ils s’aimaient.» Mais, à côté des spécialistes capables d’absorber l’intégrale d’un chef-d’œuvre,il y a le commun des mortels,autrement dit le grand public;et ce grand public «aggravé» que constitue la jeunesse,dont les appétits de lecture sont moins culturels que pratiques.

La lecture : épreuve physique ou échange fraternel ?

Le profane ès lettres ne demande pas à être édifié ou cultivé:il veut être amusé, impressionné, ému. Du roman, il attend non pas une visite de musée, mais un moment de plaisir ou d’oubli, un soutien psycholo­gique les soirs de grève, une compagnie lors des trajets en métro. Il en zappe instinctivement tout paragraphe qui ressemble à du travail, c’est-à­-dire qu’il lit en diagonale. De Belle du Seigneur, ce chant sublime, il éva­cue les monologues intérieurs dépourvus de ponctuation. Chez Proust, il enjambe l’analyse en cent lignes du tic-tac des pendules. Au début de La Curée, il saute le catalogue de la locomotion hippomobile et, dans Madame Bovary, la conférence sur la chirurgie du pied-bot.

Ne parlons pas du merveilleux Monsieur Nicolas, de Restif de la Bretonne – roman d’une vie –, qu’il refuse en bloc, vaincu d’avance par la pile des six tomes de l’édition Pauvert. À partir d’un certain poids de papier, la lecture tourne à l’épreuve physique. Ne s’y risquent que les athlètes. Le gringalet contemporain, adepte des ascenseurs et de la valise à roulettes, est devenu trop avare de sa peine. Il déclare forfait.

Tant pis pour lui, dira-t-on. Mais nous rejetons ce cynisme contraire aux intérêts sacrés de la littérature. Celle-ci ne doit pas avoir à pâtir des progrès de la mollesse. Et nous voici, à cet égard, devant un choix crucial : en cas d’urgence, faut-il sauver l’auteur ou l’œuvre ? Telle est l’alternative.

Sauver l’auteur ou l’œuvre ?

Ou bien nous maintenons l’œuvre intacte dans sa dimension d’ori­gine,mais notre respect fait alors office de fossoyeur: le livre est un tom­beau dans lequel celui qui l’écrivit risque fort d’hiberner à jamais. Ou bien – c’est l’autre option – nous osons profaner : nous ouvrons le cer­cueil et en tirons le grand homme, que nous redressons pour lui tailler la barbe et les favoris. Moyennant quoi, ô miracle, le voilà peut-être qui se réveille et reprend la parole à l’adresse d’un nouvel auditoire. Et le tour est joué. On a prouvé que la lecture n’est pas une messe de requiem, ni une séance de spiritisme, mais un échange fraternel.

L’œuvre classique est un trésor vénérable; mais c’est aussi quelque chose qui intimide l’adolescent, pour lequel l’écart des mœurs crée une difficulté pour ainsi dire vestimentaire. Il n’est pas facile de pénétrer en jean et baskets dans un cénacle de gens portant monocles, gilets de nankin, cravates lavallière et pantalons à sous-pieds. Qu’est-ce alors qu’abréger? C’est imposer à l’archaïsme le strip-tease de la résurrection. L’«abrégeur», non seulement coupe les barbes et taille les moustaches, mais dénoue les lavallières, arrache les gilets, fait sauter les monocles et révèle ainsi, dans leur charme intemporel, quantité de personnages qui ne sont ni des spectres ni des momies, mais des gaillards pleins de sève et des femmes craquantes, baroudeurs à toute épreuve ou vendeuses de grand magasin, implacables justiciers ou Indiens de western.

Tout ce petit monde à la température de trente-sept degrés Celsius, amoureux, bagarreur, insolent, généreux, triste, dépravé, arriviste, crimi­nel, bref, vivant – aussi vivant que l’est le génie qui tint la plume pour l’inventer, et qui, loin de son tas d’ossements et des toiles d’araignées, se révèle un démiurge increvable. C’est le grand prodige que réussit la lit­térature en distinguant depuis toujours auteurs morts et auteurs vivants: parmi ceux-ci, certains datent de dix siècles.

« Abrégeons-nous ! »

Oui, il est utile aujourd’hui, dans le cadre d’éditions pour la jeu­nesse, d’abréger les classiques, et surtout ceux du XIXe siècle, qui fut le siècle où le roman prit le pas sur les autres genres en imposant la forme du feuilleton. Les romanciers d’alors furent tous plus ou moins feuilleto­nistes, tirant donc volontiers à la ligne pour divertir le plus abondam­ment possible un public en manque, à son insu, de magnétoscopes et de DVD, et qui achetait Le Siècle pour y lire Dumas père et Les Débats pour y suivre Eugène Sue. Couper dans les dialogues et réduire les descrip­tions de ces auteurs-là est une opération de délestage qui leur offre sou­vent leur meilleure chance de s’envoler vers le succès posthume.

Oui, l’abrègement est utile; et non, il n’a rien de sacrilège. Au contraire: il est un culte célébré, un hommage rendu à des «pointures» dont le talent, de toute façon, culmine à de telles altitudes qu’il les met hors d’atteinte du vandalisme. Ôtez une main à la Joconde, Léonard de Vinci n’en reste pas moins Léonard, et Mona Lisa un mystère. Le respect dû à l’art l’est à l’artiste, non à l’œuvre.

Le vrai miracle qui nous jette à genoux, ce n’est pas La Chartreuse de Parme: c’est Stendhal. Et si les Tournesols de Van Gogh se vendent cher, ce n’est pas qu’ils soient huit fleurs au lieu de sept, c’est parce qu’ils ont été peints par Van Gogh et sont devenus Van Gogh lui-même. Le contenu d’un roman, c’est une voix, un ton, un rythme. Les développements qu’il renferme ne pré­sentent qu’un intérêt annexe. Ils ne sont en rien tabou. On peut en retrancher ce qu’on veut, si ce sacrifice réactive la musique de l’auteur.

Deux lectures de « Don Quichotte »

Maintenant, qu’il soit permis au signataire de ces lignes d’apporter son témoignage à propos de Don Quichotte.

Les aventures du vaillant hidalgo sont, à coup sûr, l’un des plus grands romans jamais écrits, et l’un des plus célèbres. En fait de classique, on ne peut rêver mieux. Dès ma douzième année d’âge, mon père me l’a mis dans les mains avec des exhortations du genre : «Essaie ça, mon garçon,tu m’en diras des nouvelles!»

Je ne lui en ai pas dit grand-chose, attendu que je n’ai pu franchir le quatrième chapitre. Et la vie a passé. À vingt-cinq ans, Cervantes me laissait sur l’impression d’un génie à l’usage de l’élite, mais fermé aux balourds de ma sorte. C’est alors que je mis la main sur un Don Quichotte relié genre bradel (dos en peau et tête rouge), «édité spécialement pour les Magasins du Bon Marché par Paul Brodard, imprimeur à Coulommiers», et reprenant la traduction du fabuliste Florian. L’aspect engageant du volume m’inspira le courage de le rouvrir.

Et ce fut le choc. La révélation. L’illumination foudroyante. Deux jours durant, je fus à la fois saint Paul sur sa route de Damas et Claudel derrière son pilier de Notre-Dame : conversion radicale. Oubliant le sommeil et les repas, je restai vissé à ma lecture, captivé de bout en bout, secoué par le rire, ému, ébahi, conquis, transi d’enthousiasme.

Un illustre prédécesseur : Jean-Pierre Claris de Florian

Voilà ce que réussissait enfin le chevalier à la triste figure – et voilà sur­tout un exploit à mettre à l’actif de son traducteur-adaptateur, dont je tiens à citer les quelques mots de préface qui donnent la clé de ladite conversion.

Après avoir mentionné divers «oublis, plaisanteries répétées et tableaux peu agréables » [sic] commis par Cervantes, qui n’aurait «pas toujours pris la peine de se relire » [re-sic],Florian déclare : «N’espérant point faire passer dans ma langue les continuelles beautés qui compensent si fort ces taches légères, j’ai cru devoir les affaiblir en supprimant les répétitions et abrégeant les digressions, neuves sans doute lorsqu’elles parurent, mais devenues aujourd’hui communes; enfin, en serrant beaucoup les récits, et suppléant par la rapidité à des ornements que je ne pouvais rendre. Les personnes tolérantes peuvent s’en rapporter à mon amour pour Cervantes de l’extrême attention que j’ai mise à ne retrancher de son ouvrage que ce qui n’aurait pas semblé digne de lui dans le mien

On ne saurait mieux plaider la cause des amputations pratiquées au bénéfice de l’amputé, ni vanter l’irrespect par respect.

Merci à Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794) des libertés qu’il a prises pour m’ouvrir une porte que je n’avais réussi, par mes propres moyens, qu’à entrebâiller. Et merci d’avance à ses distingués successeurs qui voudront bien faire subir le même traitement à deux ou trois livres-cultes dont le gabarit, jusqu’à présent, m’a tenu à distance, et vis-à-vis desquels je reste à l’état de jeune lecteur dans le besoin : par exemple Ulysse, de Joyce.

Boris Moissard

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• Un dossier de « l’École des lettres » : Défense et illustration des classiques abrégés  (56 pages, 516 Ko).

 • Tous les titres de la collection Classiques.

• Deux exemples d’études d’œuvres abrégées menées en classe : Les Mille et Une Nuits  (44 pages, 620 Ko) , Les Misérables, de Victor Hugo  (44 pages, 468 Ko).

• Et une introduction à l’œuvre de Florian fabuliste dans l’École des lettres.

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Boris Moissard

5 commentaires

  1. Malgré un projet faramineux dans ma classe avec LE TOUR DU MONDE EN 80 JOURS, Jules Verne est tombé des mains de mes élèves car j’avais choisi la version intégrale.Je pense qu’ils n’en garderont pas un bon souvenir de lecture…Chagrin…Mais tout est relatif, une année, ma classe a étudié L’ENFANT ET LA RIVIERE de Bosco, des pédagogues de passage dans ma classe m’ont culpabilisée de faire dans la difficulté alors que les enfants se régalaient (on lisait le livre ensemble). Seulement tout en restant dans le sacro saint programme, pour l’étude littéraire, comme ils « n’accrochaient » pas au départ, j’ai refait toute ma programmation autour du livre avec en toile de fond la faune et la flore et là … MIRACLE!

  2. Le discours de ceux qui fustigent la pratique des œuvres allégées est connu. Ces textes-là sont nocifs et moralement indéfendables. On ne touche pas aux classiques, en retrancher quoi que ce soit a quelque chose de sacrilège. Les mêmes sans doute préviendront qu’on ne peut comprendre un roman sans en avoir une vue d’ensemble. Il faut commencer par avoir tout lu et jusqu’au bout. En soi, on ne peut contester le bien-fondé d’une telle position.
    Encore faudrait-il confronter le principe à la réalité du terrain. Le fait est là : les lecteurs actuels s’essoufflent vite et se lassent des digressions et longueurs qui retardent la progression de l’histoire. Il me paraît grand temps d’affronter les problèmes comme ils se posent avec des élèves et de faire sortir la réflexion pédagogique de l’atmosphère confinée des bureaux. Le mérite revient à Boris Moissard de réveiller les troupes et d’obliger les acteurs à se bouger au lieu de se lamenter.

  3. Exactement, le classique abrégé est du Pennac institutionnalisé, c’est surtout une passerelle pour conduire vers l’intégral.

  4. L’intention est bonne peut-être, mais réduire un roman à sa seule intrigue me semble intellectuellement limité. Un grand livre c’est aussi l’apparemment inutile. Les esprits de ceux qui lisent Zola ou Melville ne sont pas frappés par l’histoire ou le dialogue, mais par les mêmes raisons qui font qu’un film ne reproduit jamais l’essence du livre.
    Restreindre à l’essentiel me fait penser à la dangereuse politique menée aux Etats-Unis (j’y habite) lorsqu’il s’agit de couper les budgets dans les écoles : les langues et l’art sont les premiers à en pâtir car ils ne sont pas directement réutilisables. Si l’école cherche à produire des techniciens, c’est assez triste à long terme. Je doute que l’homme reste un roseau pensant si on lui supprime les outils qui lui servent à penser.
    Évincer la difficulté pour séduire est effectivement ce qui se produit depuis quelques décennies. Tout doit être ludique et amusant. L’idée, si noble puisse-t-elle sembler m’apparaît risquée. Avec la même intention, on saucissonne les romans pour enfants en tranches d’âges afin de les rendre plus accessibles alors que c’est aussi la complexité littéraire d’un livre qui peut en faire sa beauté et son intérêt. Encore faut-il y avoir été préparé. Sans faire de passéisme outrancier, il est clair que de lire et éventuellement de se voir dicter du Victor Hugo dès le cours préparatoire comme c’était encore le cas il y a trente ans, permettait d’accepter de se heurter aux difficultés dont les ‘grands’ livres regorgent. A terme, c’est la façon d’écrire et de penser qui y gagnent nettement. Et cela prend du temps, de même faut-il du temps pour lire mais personne n’interdit, surtout pas Daniel Pennac, d’en sauter quelques pages.

  5. Oui, Boris, « le respect par l’irrespect », voilà une philosophie à laquelle j’adhère pleinement, rencontrant quotidiennement les affres du professeur de français qui peine à persuader ses futurs bacheliers qu’il pourrait valoir le coup de s’enfiler « Le Rouge et le Noir » ou « Les Confessions ».
    Merci d’évoquer ce cher Florian qui peine à sortir du purgatoire où on l’a, un peu légèrement et vraiment injustement, placé.
    Merci, au nom des élèves, qui grâce à vous s’enthousiasment pour « la Bête Humaine » ou « les Hauts de Hurle-Vent »… Et laissent parfois échapper, à l’issue d’une lecture à voix haute, un « Respect! » qui, dans leur bouche, en dit long!

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