La Commune de Paris, entre éloge et blâme

« Dernière résistance des insurgés à la barricade de la rue du Four-Saint-Germain », « L’Événement illustré », 1871 © l’École des lettres

COMMÉMORATION. La Commune « fête » en 2021 son cent-cinquantième anniversaire. En seulement soixante-douze jours, le soulèvement du petit peuple de Paris contre les versaillais a fait date et a suscité maints écrits et commentaires. C’est l’occasion de proposer un parcours pédagogique aux classes de seconde sur ce sujet.
Par Antony Soron, INSPÉ Paris

Objectifs du parcours
–  Acquérir la méthodologie du commentaire littéraire.
– Développer l’esprit critique : rédaction d’un « journal de bord du parcours » recueillant, sous une forme libre (citations, commentaires, points de vue), émis au fil du parcours.
Lien avec les programmes
Le roman et le récit du XVIIIe siècle au XXIe siècle / La littérature d’idées et la presse du XIXe siècle au XXIe siècle.
Corpus de référence (voir en bas de texte)
Déroulé détaillé du parcours
Jean Ferrat, « La Commune » © Barclay, 1971.

Séance 1 (1h 30) : « La Commune », Jean Ferrat.
Écoute de la chanson écrite et composée à l’occasion du centenaire de la Commune.
Question.

  1. Quel évènement la chanson évoque-t-elle et avec quelle intention ?

Réponses.

  1. La Commune correspond à un soulèvement du peuple de Paris à partir du 18 mars 1871, d’une durée de soixante-douze jours, contre le gouvernement dit « versaillais » d’Adolphe Thiers. La chanson est écrite en hommage à l’insurrection communarde. Elle s’inscrit dans le cadre du centième anniversaire de l’évènement.
  2. Qui désigne le pronom « ils » (x 2) ?

Le pronom « ils » désigne des groupes sociaux caractérisés dans la deuxième strophe par leur métier manuel (« ferronniers », « menuisiers », « forgerons ») et dans la troisième sous une forme plus globale comme des « ouvriers » et des « artisans ».

  1. À quels personnages historiques renvoient les noms « Potier » et « Clément ».

Jean-Baptiste Clément est l’auteur du Temps des cerises (1866). Eugène Pottier compose « L’Internationale » en juin 1871.
Bilan de la séance et mise en perspective du parcours.
Le texte de Ferrat s’apparente à un hommage lyrique. Il se focalise sur les « héros » ordinaires. Il relève de l’éloge d’un soulèvement populaire qui s’est conclu dans un bain de sang, possédant de fait une double dimension épique et tragique.
La problématique du parcours visera à partir d’un corpus de textes d’époque à comprendre comment la Commune a été vécue et interprétée par les écrivains du temps en fonction de leur opinion politique : se sont-ils placés du côté de l’éloge ou du blâme ?
PROLONGEMENT  (visionnage autonome)
– Extraits du film d’animation de Raphaël Meyssan, Les Damnés de la Commune (2021, Arte TV) à partir du site de l’auteur. Sont mis en évidence l’influence des gravures d’époque et de la communarde Victorine Brocher, dont l’histoire personnelle sert de fil rouge à la narration.

Catulle Mendès en 1865.

Séance 2 (1h30) : Catulle Mendès, Les 73 journées de la Commune (1871).

Retour sur le document de « prolongement » : explicitation du mot « damné » (idée de faute inexpiable d’où découle un châtiment infernal).
Présentation de Catulle Mendès, poète, cofondateur entre autres du Parnasse contemporain, retrace l’existence semi-clandestine d’un anti-communard qui vit dans la terreur et passe ses journées à se demander pourquoi il n’a pas rejoint Versailles au lieu de rester dans Paris « assiégé ». L’extrait retenu correspond au début de l’ouvrage renvoyant à la journée du 18 mars, soit au tout début de l’insurrection.
Questions.

  1. Dans quelle position se place le narrateur ? À partir de quels indices textuels pouvez-vous fonder votre réponse ?
  2. Quelle vision l’extrait propose-t-il des évènements en cours ?
  3. Commentez la phrase suivante d’un point de vue grammatical et caractérisez sa tonalité.

« Arrêter un ou deux voleurs, c’est une des traditions de l’émeute parisienne. »

  1. Quel titre seriez-vous tenté de donner à ce texte ? Justifiez votre choix.

Réponses.

  1. Le narrateur s’exprime à la première personne. Il rend compte de ses observations des évènements en cours. Il semble adopter la position de l’observateur « neutre » qui ne fait que relater des situations vues et entendues comme en témoignent les syntagmes verbaux au passé composé qui structurent l’extrait : « j’ai vu », « j’ai compté », « j’ai entendu dire ».
  2. La vision proposée est exclusivement négative. D’emblée, le terme péjoratif « ivrognes » donne le ton. Dans la continuité de l’évocation, les allusions restent peu valorisantes pour les insurgés, comme le confirme le choix du verbe « s’amoncelait » ou encore le syntagme nominal« un tas grouillant d’hommes couchés ».
  3. Il s’agit d’une phrase non verbale initiée par un verbe à l’infinitif. Le narrateur construit une forme d’aphorisme en usant de la tournure présentative « c’est ». Il adopte clairement une tonalité ironique vis-à-vis de tout ce qu’il observe.
  4. Titre(s) possibles : « Les insurgés font la fête » ou « Une insurrection festive ». Le narrateur cherche en effet à souligner tout le grotesque de la situation pour ne pas dire son caractère absurde. L’allusion à la « fête populaire » apparaît, à ce titre, significative, tout comme la mention des soldats rentrés chez eux par habitude pour « manger la soupe ». La perception de Catulle Mendès est largement majoritaire chez les bourgeois qui caractérisent les communards comme étant « la canaille ».

Bilan de lecture / Méthodologie du commentaire composé.
Proposition de deux axes de lecture du texte de Catulle Mendès :
– un texte qui se présente comme un compte-rendu d’observation ;
– un texte qui ne parvient pas à neutraliser la subjectivité du narrateur.
 
PROLONGEMENT (écoute autonome)
– Synthèse audiovisuelle de moins de 8 minutes retraçant les grandes étapes de la vie de Louise Michel : https://www.youtube.com/watch?v=G_eLBBCC1xs

Séance 3 (1h30) : Louise Michel, Mémoires, 1886.

Questions

  1. En quoi Louise Michel apparaît-elle comme une femme singulière à son époque ?
  2. Comment pourriez-vous caractériser ce récit ? Qu’évoque-t-il et de quelle manière ?
  3. Dans quelle mesure l’évocation de la mère ajoute-t-il un côté décalé à ce texte par rapport à son arrière-plan historique ?
  4. Envisagez deux axes d’études en vue d’un commentaire littéraire de cet extrait.

Réponses

  1. Les communardes étaient stigmatisées sous le terme « pétroleuses ». Il était en effet impensable qu’une femme représentante du « sexe faible » devienne une activiste. Louise Michel, dans le premier paragraphe, revient sur cette difficulté de passer de la pleine conscience de la nécessité de l’action à l’action même. En ce sens, la fin du paragraphe, construit sous une forme parataxique, crée un renversement en impliquant toutes les femmes qui se sont engagées dans la Commune, abondant dans une idéologie fondamentalement révolutionnaire : « Sans haine, sans colère, sans pitié pour elle-même ni pour les autres, il le faut, que le cœur saigne ou non. / Ainsi furent les femmes de la Commune ».
  2. La narratrice revient davantage sur une anecdote que sur un véritable épisode de sa vie. Il s’agit d’une scène burlesque que l’on sent poindre dès la première caractérisation de l’animal tirant la calèche : « la vilaine bête ». Les substituts nominaux suivants, « le maudit animal » et « ce monstre » contribuent à renforcer cette tonalité. Ce serait comme si la narratrice s’amusait de cette rétrospection où, pourtant, elle a risqué sa vie du fait d’une forme de quiproquo : transportée en calèche, à cause d’une vilaine entorse, l’activiste est perçue comme une privilégiée.
  3. Louise Michel semble contrainte de ne pas tout dire à sa mère de ses actions durant l’insurrection. On peut d’ailleurs imaginer que, quand elle va la voir, elle ne revêt pas son uniforme de la garde nationale. Le fait que la mère inquiète aille retrouver sa fille aux abords d’une barricade, « dans les tranchées », ajoute au caractère tout à la fois cocasse et dramatique de la scène.
  4. Cet extrait narre une anecdote. Le lecteur a presque envie de sourire en découvrant cette scène. Toutefois, elle s’inscrit sur un arrière-plan dramatique, puisque la narratrice-personnage évoque les différents dangers qu’elle doit surmonter, depuis la première « éraflure » causée par une balle.

PROLONGEMENT (écoute autonome)
– Émission relatant la création du Cri du peuple par Jules Vallès (1832-1885) et Caroline Rémy dite Séverine (1855-1929).
https://www.franceculture.fr/oeuvre/severine-valles-le-cri-du-peuple (Introduction : 2 min 50 s)

« Le Cri du peuple », 15 février 1885 © BnF.

Séance 4 (1h) : Séance en salle informatique. Le rôle de la presse durant la Commune. L’exemple du Cri du peuple.

On invite les élèves :
– à se renseigner sur Le Cri du peuple (quotidien à l’existence courte sur deux périodes : du 22 février ou 12 mars 1871 et du 21 mars au 23 mai jusqu’à « la Semaine sanglante »).
– à commenter la « une » correspondant aux grandes dates de la période insurrectionnelle.
Le site Gallica reste à privilégier. Cependant, à des fins de différenciation ou pour simplement gagner du temps, on pourra se référer au site suivant où les correspondances entre évènements et articles sont déjà engagés.
https://www.geo.fr/histoire/la-commune-de-paris-en-7-dates-cles-mythes-et-realites-dune-revolution-avortee-204002
On retiendra les dates suivantes en guise de jalons chronologiques.
Nuit du 17 au 18 mars 1871 : l’armée de Thiers tente en vain de récupérer les canons aux mains des insurgés sur les hauteurs de Belleville et Montmartre.
5 avril : décret se prononçant sur les conséquences de toute complicité avec les Versaillais (décret publié dans le Cri du peuple)
12 avril : le conseil de la Commune vote la démolition de la colonne Vendôme.
20 mai : article du Cri du Peuple indiquant le droit « de se faire sauter plutôt que de se rendre ».
Question : Quelles informations sont données au lecteur ? Selon quel point de vue ?
Réponse synthétique :
Le texte rend compte d’une actualité à chaud. Le Cri du peuple relate des informations importantes dans une situation de « guerre civile ». On y trouve des décrets promulgués par le conseil de la Commune et des précisions relatives au rapport de force établi entre les communards et les versaillais. Cependant, en rapport avec le titre même du journal, le propos n’est jamais neutre. Il répond à un vrai parti pris défendu par Jules Vallès, son cofondateur. La tension entre « éloge » et « blâme » est très nette quelle que soit la page feuilletée. Thiers devient ainsi la figure à abattre. Inversement, le journal actualise les exploits d’anonymes selon de courts récits correspondant à la rubrique « nouvelles ».
Exemple (12 avril) : « Ces actes barbares et inhumains couvrent de honte nos ennemis ».
PROLONGEMENT (visionnage autonome)
Sujet de France 24 sur la commémoration de la Commune sous l’angle des tensions suscitées au sein de la sphère politique par cet anniversaire.
https://www.france24.com/fr/france/20210318-les-150-ans-de-la-commune-de-paris-les-passions-ne-sont-pas-%C3%A9teintes

Jules Vallès.

Séance 5 (1h 30) : Jules Vallès, L’Insurgé, 1886

Troisième volet de la trilogie « Jacques Vingtras » (initiales J. V. comme Jules Vallès), ce récit autobiographique, publié en 1908, relate la participation du personnage à la Commune de Paris. Il évoque notamment l’arrivée des versaillais, les combats des barricades, la mise en place d’un gouvernement populaire et les massacres de la « Semaine sanglante ».
Questions.

  1. En combien de mouvements seriez-vous tenté de découper le texte ? Justifiez votre réponse en attribuant un titre ou une phrase titre à chaque partie.
  2. Étudiez l’expression de l’ordre dans le propos du fédéré. En quoi répond-t-il à une logique de persuasion ?
  3. Étudiez le jeu des pronoms de « Midi » jusqu’à « maintenant ».
  4. Comment comprenez-vous la dernière phrase du texte ? N’hésitez pas à la reformuler avec vos propres mots.
  5. Envisagez deux axes d’études dans la perspective d’un commentaire littéraire de cet extrait.

Réponses.

  1. Première partie « Un personnage à contretemps » : Vingtras apparaît comme un oiseau de mauvais augure adoptant un point de vue défaitiste contredit par les fédérés.
    Deuxième partie « L’enthousiasme revenu ». Marqué par la notation « Midi », ce deuxième mouvement valorise la parole du fédéré : parole combattante et non plus défaitiste.
    Troisième partie « Les combattants et les politiques » : Vingtras est pour ainsi dire débouté de la barricade comme s’il n’y était pas à sa place en tant qu’élu siégeant dans des conseils.
  1. Le fédéré (qui n’est d’ailleurs pas précisément désigné) utilise l’impératif présent « Restez » et une locution à valeur injonctive « il faut que », sans que son propos ne soit précédé d’un verbe de paroles. Il se montre déterminé et peu enclin à se laisser désespérer par les sombres nouvelles rapportées par Vingtras. L’emploi de deux métaphores lexicalisées « le tombeau de l’armée » et du « cœur à l’ouvrage » montre qu’il est animé par une volonté de persuasion. On décèlera enfin une forme d’ironie dans le propos de l’auteur puisque le fédéré qui fait la leçon à Vingtras emploie une expression « crier au peuple » qui se rapproche précisément du titre du journal cofondé par Jules Vallès.
  2. Le narrateur évoque l’action des fédérés en usant de la non-personne « on ». Ce pronom induit une forme d’ambiguïté. S’il désigne effectivement les combattants parisiens, il est reste équivoque sur l’inclusion du narrateur-personnage dans cette collectivité. Or, justement, la prise de paroles du fédéré va réintroduire une scission entre « vous » (les politiques) et « nous » (les combattants).
  3. Vingtras est obligé de constater que, sur le champ de bataille, il n’est pas à la hauteur des fédérés : « Je ne vaux pas cette rouleuse de boulets et ce pousseur de canon ! Comme écharpier, je ne compte pas ! » L’emploi de deux périphrases imagées « rouleuse de boulets » et « pousseur de canon » est intéressante. En effet, elle traduit toute l’importance des apparentes petites fonctions dans l’action combattante. Le mot « écharpier » fait, quant à lui, référence au fait que le personnage, en tant qu’élu du peuple, porte l’écharpe tricolore. Il apparaît ainsi en dépit de son symbolisme républicain comme un signe d’exclusion.
  4. On pourrait envisager deux axes d’études : un narrateur-personnage impliqué dans une histoire collective / Un narrateur personnage à la marge de l’action collective.
Émile Zola par André Gill, "L'Éclipse", 16 avril 1876
Émile Zola par André Gill, “L’Éclipse”, 16 avril 1876

Séance 6 (1h30) : Émile Zola, Jacques d’Amour

Questions.

  1. Résumez le récit en un paragraphe.
  2. Classez et reformulez les points de vue de chaque personnage sur l’insurrection de la Commune. Soyez attentifs aux types de discours employés.
Prénom /Surnom Point de vue exprimé Type de discours utilisé

 

  1. Proposition d’un QCM. Pour chaque item, les propositions restent les mêmes : lyrique, grotesque, tragique, pathétique.
  2. a) Le discours de Berru quand il évoque l’action révolutionnaire est : lyrique.
  3. b) Le destin d’Eugène est : tragique.
  4. b) Le comportement de Berru à la fin de l’insurrection est : grotesque.
  5. d) La situation de Jacques sur les barricades est : pathétique.

Réponses.

  1. Jacques est un homme marié avec enfants qui va presque malgré lui entrer dans la lutte armée communarde à la suite de la mort de son fils sur les barricades. L’épisode révolutionnaire tourne court et, comme nombre de ses camarades arrêtés, s’il parvient à échapper au peloton d’exécution, il n’en reste pas moins soumis à une lourde peine : la déportation au bagne de Nouvelle-Calédonie.
Prénom / Surnom Point de vue exprimé Type de discours utilisé
Jacques Impressionné par les idées de Berru mais rétif à s’engager en tant que combattant. Discours narrativité : « il croyait fermement ».
Berru Prompt à s’enflammer pour les idéaux révolutionnaires mais en restant à l’arrière Discours narrativisé : « il expliquait ».
Discours indirect libre : « Ah les lâches ».
Discours direct : « Comme en 93 ».
Félicie Favorable à la République mais pas à l’action violente.
Inquiète par rapport à l’influence de Berru sur son époux et son fils.
Discours direct
Eugène Favorable à l’activisme révolutionnaire et désireux d’en faire partie. Discours direct

 
Les élèves sont invités à poursuivre la lecture de la nouvelle en précisant qu’elle va conduire Jacques en Nouvelle-Calédonie avant de le faire revenir à Paris au moment de l’amnistie de 1880. On fait par ailleurs le lien entre la nouvelle et d’autres romans de Zola. En effet, pour ce qui concerne le personnage de Berru, une parenté est possible à faire avec Lantier (L’Assommoir), républicain convaincu et fort dans le discours mais peu enclin à s’engager au péril de son confort personnel. Inversement, Eugène peut faire penser à Étienne (Germinal), justement le fils de Lantier, qui, lui, veut aller au bout de ses idées sans craindre la mort. On précisera par ailleurs que, dans La Débâcle (1892), Zola revient à la fois sur la défaite de Sedan contre la Prusse et sur la répression de la « semaine sanglante ».
PROLONGEMENT (écoute autonome).
Émission radiophonique, Les écrivains face à la Commune (épisodes de 2 mIn) sur France Culture.
https://www.franceculture.fr/histoire/les-ecrivains-face-la-commune

Séance 6 (1h) : synthèse de la séquence

Prise d’appui sur le « journal de bord de la séquence ». Exploitation de l’émission citée en « prolongement » de la séance précédente.
Reformulation des trois grands axes mis en perspective.

  1. L’indignation de nombre d’écrivains par rapport à l’insurrection. « Blâme » pour l’essentiel.
  2. Les écrits produits durant la Commune. « Témoignage », « journal » pour l’essentiel.
  3. Les débuts de la photographie de presse. Les écrivains deviennent des « photographes ».

Séance 6 (2 h) : évaluation

En vue de l’évaluation, les élèves doivent apporter le corpus de textes dans son ensemble sachant que le commentaire littéraire portera sur un des textes au choix du professeur.

Corpus de textes étudiés en classe

  1. Catulle Mendès, Les 73 journées de la Commune, E. Lachaud éditeur, 1871.

« Sur les boulevards extérieurs, les débits de liqueurs regorgent d’ivrognes. Il y a des badauds pour regarder boire ces hommes qui se vantent d’avoir fait une révolution. Quand « le coup » a réussi, il se trouve toujours un tas de chenapans pour dire : « C’est moi qui aie fait le coup ». On cause, on rit, on chante. À chaque pas des fusils en faisceaux. Au coin du passage de l’Élysée-des-Beaux-Arts s’amoncelait, quand je suis passé, un tas grouillant d’hommes couchés. Plus loin, j’ai vu tout un bataillon, l’arme au pied, prêt à se mettre en marche. À l’entrée de la rue Blanche et de la rue Fontaine, quelques pavés posés les uns sur les autres voudraient avoir l’air d’une barricade. Rue des Abbesses, j’ai compté trois canons ; une mitrailleuse menace la rue des Martyrs. Rue des Acacias, un homme a été arrêté et conduit au poste par une patrouille de gardes nationaux ; j’ai entendu dire qu’il avait volé. Arrêter un ou deux voleurs, c’est une des traditions de l’émeute parisienne. D’ailleurs, le désordre n’est pas excessif. Si tous les hommes ne portaient pas l’uniforme, on pourrait croire que c’est un soir de fête populaire ; les vainqueurs s’amusent.
Il y avait peu de soldats, ce soir, parmi les fédérés : ils sont peut-être rentrés dans les casernes, par habitude, pour manger la soupe ».
https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Page:Mend%C3%A8s_-_Les_73_journ%C3%A9es_de_la_Commune,_du_18_mars_au_29_mai_1871,_MS.djvu/21&action=edit&redlink=1 

  1. Louise Michel, Mémoires, F. Roy, libraire-éditeur, 1886.

« Pendant tout le temps de la Commune, je n’ai passé chez ma pauvre mère qu’une seule nuit. Ne me couchant je pourrais dire jamais, je dormais un peu n’importe où, quand il n’y avait rien de mieux à faire ; bien d’autres en ont fait autant. Chacun s’est donné tout entier de ceux qui voulaient la délivrance.
Si la réaction eût eu autant d’ennemis parmi les femmes qu’elle en avait parmi les hommes, Versailles eût éprouvé plus de peine ; c’est une justice à rendre à nos amis, qu’ils sont plus que nous accessibles à une foule de pitiés ; la femme, cette prétendue faible de cœur, sait plus que l’homme dire : Il le faut ! Elle se sent déchirée jusqu’aux entrailles, mais elle reste impassible. Sans haine, sans colère, sans pitié pour elle-même ni pour les autres, il le faut, que le cœur saigne ou non.
Ainsi furent les femmes de la Commune…
J’avais, outre mes vêtements de femme, un costume de lignard et un de garde national ; des cartes dans mes poches, pour prouver à qui de droit d’où je venais ; et je m’en allais sans qu’il me soit jamais arrivé autre chose qu’une éraflure de balle au poignet, mon chapeau criblé et une entorse qui, longtemps foulée, m’obligea enfin à ne plus marcher pendant trois ou quatre jours et à réquisitionner une voiture.
C’était justement une calèche d’assez bonne mine ; nous y avions attelé assez bien aussi un cheval, malheureusement habitué aux coups ; il ne voulait pas marcher, la vilaine bête, en le traitant honnêtement.
La chose alla parfaitement, tant qu’il s’agit de suivre au pas un enterrement au cimetière Montmartre, mais après, il fallait aller ailleurs ; le maudit animal, non content de son petit train à dormir debout, s’arrêta tout court pour laisser le temps à un tas d’imbéciles de venir chuchoter tout autour : « Ah ! les voilà qui ont calèche ! ils font danser l’argent ! et ça doit coûter gros l’entretien de cette voiture-là ! » Attendez, dit un ami, ne descendez pas ! Je vais le faire trotter ! Il donna un morceau de pain et des encouragements à ce monstre, qui se mit à mâchonner en levant les lèvres comme s’il nous riait au nez, ne bougeant pas plus qu’un terme.
Alors, n’en déplaise à ceux qui comme moi sont esclaves des pauvres bêtes, j’appliquai la loi de nécessité, sous forme d’un coup de fouet bien cinglé à la nôtre, qui repartit secouant ses oreilles, pour la barricade Peyronnet à Neuilly.
Je n’avais pas osé, en allant à Montmartre, descendre chez ma pauvre mère, parce qu’elle aurait vu que j’avais une entorse.
Quelques jours auparavant je m’étais trouvée tout à coup face à face avec elle, dans les tranchées, près de la gare de Clamart. Elle venait voir ce qu’il y avait de vrai dans les mensonges que je lui écrivais pour la tranquilliser ; heureusement elle finissait toujours par me croire…
https://fr.wikisource.org/wiki/M%C3%A9moires_de_Louise_Michel/Texte_entier

  1. Jules Vallès, extrait de L’insurgé, Eugène Fasquelle, 1908.

« Hôtel-de-Ville.
Ils y sont en effet, La Cécilia et vingt autres : chefs de corps ou membres de la Commune.
Les visages sont mornes ; on parle presque à demi-voix.
— Tout est perdu !
— Rentrez ces mots dans votre gorge, Vingtras ! Il faut, au contraire, crier au peuple que la cité sera le tombeau de l’armée, lui donner du cœur au ventre, et lui jeter l’ordre d’élever les barricades.
Je conte ce que j’ai vu.
— À la porte de Versailles, ils ont hésité, c’est possible ; mais, dans Paris, vous verrez qu’ils tiendront contre les soldats tant qu’ils auront des cartouches et de l’artillerie.
Dans Paris ! Mais que dit ce Paris ?…
Je n’ai eu que le spectacle de la déroute, depuis que le soleil est levé !
Midi.
Où avais-je la tête ! Je croyais que la Ville allait sembler morte avant d’être tuée. Et voici que femmes et enfants s’en mêlent ! Un drapeau rouge tout neuf vient d’être planté par une belle fille, et fait l’effet, au-dessus de ces moellons gris, d’un coquelicot sur un vieux mur.
— Votre pavé, citoyen !
Partout la fièvre, ou plutôt la santé ! On ne crie pas, on ne boit point. À peine, de temps en temps, une tournée sur le zinc, et vite on se balaie les lèvres du revers de la main et l’on retourne à l’établi.
Nous allons tâcher de faire une bonne journée, me dit un des piaillards de ce matin. Vous avez douté de nous et vous verrez si vous aviez affaire à des lâches !
La moisson des coquelicots frissonne… on peut mourir maintenant !
Point de chef ! Personne avec quatre filets d’argent à son képi, ou même ayant aux flancs la ceinture à glands d’or de la Commune.
J’ai presque envie de cacher la mienne, pour n’avoir pas l’air de venir une fois la besogne faite ; d’ailleurs, on ne la salue guère.
— Votre place n’est pas ici, m’a même dit brutalement un fédéré à visage ridé. Allez rejoindre les autres ; constituez-vous en Conseil, décidez quelque chose ! Vous n’avez donc rien préparé ? Ah ! nom de Dieu !… Par ici le canon, François ! Femme, mets là les dragées !
Je ne vaux pas cette rouleuse de boulets et ce pousseur de canon ! Comme écharpier, je ne compte pas !
https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Insurg%C3%A9_(Vall%C3%A8s)/Texte_entier

  1. Émile Zola, extrait de Jacques d’Amour (nouvelle), Georges Charpentier, 1884.

« Là-bas, à Nouméa, lorsque Jacques Damour regardait l’horizon vide de la mer, il croyait y voir parfois toute son histoire, les misères du siège, les colères de la Commune, puis cet arrachement qui l’avait jeté si loin, meurtri et comme assommé. Ce n’était pas une vision nette des souvenirs où il se plaisait et s’attendrissait, mais la sourde rumination d’une intelligence obscurcie, qui revenait d’elle-même à certains faits restés debout et précis, dans l’écroulement du reste.
À vingt-six ans, Jacques avait épousé Félicie, une grande belle fille de dix-huit ans, la nièce d’une fruitière de la Villette, qui lui louait une chambre.
Lui, était ciseleur sur métaux et gagnait jusqu’à des douze francs par jour ; elle, avait d’abord été couturière ; mais, comme ils eurent tout de suite un garçon, elle arriva bien juste à nourrir le petit et à soigner le ménage. Eugène poussait gaillardement. Neuf ans plus tard, une fille vint à son tour ; et celle-là, Louise, resta longtemps si chétive, qu’ils dépensèrent beaucoup en médecins et en drogues. Pourtant, le ménage n’était pas malheureux. Damour faisait bien parfois le lundi ; seulement, il se montrait raisonnable, allait se coucher, s’il avait trop bu, et retournait le lendemain au travail, en se traitant lui-même de propre à rien. Dès l’âge de douze ans, Eugène fut mis à l’étau. Le gamin savait à peine lire et écrire, qu’il gagnait déjà sa vie. Félicie, très propre, menait la maison en femme adroite et prudente, un peu « chienne » peut-être, disait le père, car elle leur servait des légumes plus souvent que de la viande, pour mettre des sous de côté, en cas de malheur. Ce fut leur meilleure époque. Ils habitaient, à Ménilmontant, rue des Envierges, un logement de trois pièces, la chambre du père et de la mère, celle d’Eugène, et une salle à manger où ils avaient installé les étaux, sans compter la cuisine et un cabinet pour Louise. C’était au fond d’une cour, dans un petit bâtiment ; mais ils avaient tout de même de l’air, car leurs fenêtres ouvraient sur un chantier de démolitions, où, du matin au soir, des charrettes venaient décharger des tas de décombres et de vieilles planches.
Lorsque la guerre éclata, les Damour habitaient la rue des Envierges depuis dix ans. Félicie, bien qu’elle approchât de la quarantaine, restait jeune, un peu engraissée, d’une rondeur d’épaules et de hanches qui en faisait la belle femme du quartier. Au contraire, Jacques s’était comme séché, et les huit années qui les séparaient le montraient déjà vieux à côté d’elle. Louise, tirée de danger, mais toujours délicate, tenait de son père, avec ses maigreurs de fillette ; tandis qu’Eugène, alors âgé de dix-neuf ans, avait la taille haute et le dos large de sa mère. Ils vivaient très unis, en dehors des quelques lundis où le père et le fils s’attardaient chez les marchands de vin. Félicie boudait, furieuse des sous mangés. Même, à deux ou trois reprises, ils se battirent ; mais cela ne tirait point à conséquence, c’était la faute du vin, et il n’y avait pas dans la maison de famille plus rangée. On les citait pour le bon exemple. Quand les Prussiens marchèrent sur Paris, et que le terrible chômage commença, ils possédaient plus de mille francs à la Caisse d’épargne. C’était beau, pour des ouvriers qui avaient élevé deux enfants.
Les premiers mois du siège ne furent donc pas très durs. Dans la salle à manger, où les étaux dormaient, on mangeait encore du pain blanc et de la viande. Apitoyé par la misère d’un voisin, un grand diable de peintre en bâtiment nommé Berru et qui crevait de faim, Damour put même lui faire la charité de l’inviter à dîner parfois ; et bientôt le camarade vint matin et soir. C’était un farceur ayant le mot pour rire, si bien qu’il finit par désarmer Félicie, inquiète et révoltée devant cette large bouche qui engloutissait les meilleurs morceaux. Le soir, on jouait aux cartes, en tapant sur les Prussiens. Berru, patriote, parlait de creuser des mines, des souterrains dans la campagne, et d’aller ainsi jusque sous leurs batteries de Châtillon et de Montretout, afin de les faire sauter. Puis, il tombait sur le gouvernement, un tas de lâches qui, pour ramener Henri V, voulaient ouvrir les portes de Paris à Bismarck. La république de ces traîtres lui faisait hausser les épaules. Ah ! la république ! Et, les deux coudes sur la table, sa courte pipe à la bouche, il expliquait à Damour son gouvernement à lui, tous frères, tous libres, la richesse à tout le monde, la justice et l’égalité régnant partout, en haut et en bas.
— Comme en 93, ajoutait-il carrément, sans savoir.
Damour restait grave. Lui aussi était républicain, parce que, depuis le berceau, il entendait dire autour de lui que la république serait un jour le triomphe de l’ouvrier, le bonheur universel. Mais il n’avait pas d’idée arrêtée sur la façon dont les choses devaient se passer. Aussi écoutait-il Berru avec attention, trouvant qu’il raisonnait très bien, et que, pour sûr, la république arrivait comme il le disait. Il s’enflammait, il croyait fermement que, si Paris entier, les hommes, les femmes, les enfants, avaient marché sur Versailles en chantant la Marseillaise, on aurait culbuté les Prussiens, tendu la main à la province et fondé le gouvernement du peuple, celui qui devait donner des rentes à tous les citoyens.
— Prends garde, répétait Félicie pleine de méfiance, ça finira mal, avec ton Berru. Nourris-le, puisque ça te fait plaisir ; mais laisse-le aller se faire casser la tête tout seul.
Elle aussi voulait la république. En 48, son père était mort sur une barricade. Seulement, ce souvenir, au lieu de l’affoler, la rendait raisonnable. À la place du peuple, elle savait, disait-elle, comment elle forcerait le gouvernement à être juste : elle se conduirait très bien. Les discours de Berru l’indignaient et lui faisaient peur, parce qu’ils ne lui semblaient pas honnêtes. Elle voyait que Damour changeait, prenait des façons, employait des mots, qui ne lui plaisaient guère. Mais elle était plus inquiète encore de l’air ardent et sombre dont son fils Eugène écoutait Berru. Le soir, quand Louise s’était endormie sur la table, Eugène croisait les bras, buvait lentement un petit verre d’eau-de-vie, sans parler, les yeux fixés sur le peintre, qui rapportait toujours de Paris quelque histoire extraordinaire de traîtrise : des bonapartistes faisant, de Montmartre, des signaux aux Allemands, ou bien des sacs de farine et des barils de poudre noyés dans la Seine, pour livrer la ville plus tôt.
— En voilà des cancans ! disait Félicie à son fils, quand Berru s’était décidé à partir. Ne va pas te monter la tête, toi ! Tu sais qu’il ment.
— Je sais ce que je sais, répondait Eugène avec un geste terrible.
Vers le milieu de décembre, les Damour avaient mangé leurs économies. À chaque heure, on annonçait une défaite des Prussiens en province, une sortie victorieuse qui allait enfin délivrer Paris ; et le ménage ne fut pas effrayé d’abord, espérant sans cesse que le travail reprendrait. Félicie faisait des miracles, on vécut au jour le jour de ce pain noir du siège, que seule la petite Louise ne pouvait digérer. Alors, Damour et Eugène achevèrent de se monter la tête, ainsi que disait la mère. Oisifs du matin au soir, sortis de leurs habitudes, et les bras mous depuis qu’ils avaient quitté l’étau, ils vivaient dans un malaise, dans un effarement plein d’imaginations baroques et sanglantes. Tous deux s’étaient bien mis d’un bataillon de marche, seulement, ce bataillon, comme beaucoup d’autres, ne sortit même pas des fortifications, caserné dans un poste où les hommes passaient les journées à jouer aux cartes. Et ce fut là que Damour, l’estomac vide, le cœur serré de savoir la misère chez lui, acquit la conviction, en écoutant les nouvelles des uns et des autres, que le gouvernement avait juré d’exterminer le peuple, pour être maître de la république. Berru avait raison : personne n’ignorait qu’Henri V était à Saint-Germain, dans une maison sur laquelle flottait un drapeau blanc. Mais ça finirait. Un de ces quatre matins, on allait leur flanquer des coups de fusil, à ces crapules qui affamaient et qui laissaient bombarder les ouvriers, histoire simplement de faire de la place aux nobles et aux prêtres. Quand Damour rentrait avec Eugène, tous deux enfiévrés par le coup de folie du dehors, ils ne parlaient plus que de tuer le monde, devant Félicie pâle et muette, qui soignait la petite Louise retombée malade, à cause de la mauvaise nourriture.
Cependant, le siège s’acheva, l’armistice fut conclu, et les Prussiens défilèrent dans les Champs-Élysées. Rue des Envierges, on mangea du pain blanc, que Félicie était allée chercher à Saint-Denis. Mais le dîner fut sombre. Eugène, qui avait voulu voir les Prussiens, donnait des détails, lorsque Damour, brandissant une fourchette, cria furieusement qu’il aurait fallu guillotiner tous les généraux. Félicie se fâcha et lui arracha la fourchette. Les jours suivants, comme le travail ne reprenait toujours pas, il se décida à se remettre à l’étau pour son compte : il avait quelques pièces fondues, des flambeaux, qu’il voulait soigner, dans l’espoir de les vendre. Eugène, ne pouvant tenir en place, lâcha la besogne, au bout d’une heure. Quant à Berru, il avait disparu depuis l’armistice ; sans doute, il était tombé ailleurs sur une meilleure table. Mais, un matin, il se présenta très allumé, il raconta l’affaire des canons de Montmartre. Des barricades s’élevaient partout, le triomphe du peuple arrivait enfin ; et il venait chercher Damour, en disant qu’on avait besoin de tous les bons citoyens. Damour quitta son étau, malgré la figure bouleversée de Félicie. C’était la Commune.
Alors, les journées de mars, d’avril et de mai se déroulèrent. Lorsque Damour était las et que sa femme le suppliait de rester à la maison, il répondait :
— Et mes trente sous ? Qui nous donnera du pain ?
Félicie baissait la tête. Ils n’avaient, pour manger, que les trente sous du père et les trente sous du fils, cette paie de la garde nationale que des distributions de vin et de viande salée augmentaient parfois. Du reste, Damour était convaincu de son droit, il tirait sur les Versaillais comme il aurait tiré sur les Prussiens, persuadé qu’il sauvait la république et qu’il assurait le bonheur du peuple. Après les fatigues et les misères du siège, l’ébranlement de la guerre civile le faisait vivre dans un cauchemar de tyrannie, où il se débattait en héros obscur, décidé à mourir pour la défense de la liberté. Il n’entrait pas dans les complications théoriques de l’idée communaliste. À ses yeux, la Commune était simplement l’âge d’or annoncé, le commencement de la félicité universelle ; tandis qu’il croyait, avec plus d’entêtement encore, qu’il y avait quelque part, à Saint-Germain ou à Versailles, un roi prêt à rétablir l’inquisition et les droits des seigneurs, si on le laissait entrer dans Paris. Chez lui, il n’aurait pas été capable d’écraser un insecte ; mais, aux avant-postes, il démolissait les gendarmes, sans un scrupule. Quand il revenait, harassé, noir de sueur et de poudre, il passait des heures auprès de la petite Louise, à l’écouter respirer. Félicie ne tentait plus de le retenir, elle attendait avec son calme de femme avisée la fin de tout ce tremblement.
Pourtant, un jour, elle osa faire remarquer que ce grand diable de Berru, qui criait tant, n’était pas assez bête pour aller attraper des coups de fusil. Il avait eu l’habileté d’obtenir une bonne place dans l’intendance ; ce qui ne l’empêchait pas, quand il venait en uniforme, avec des plumets et des galons, d’exalter les idées de Damour par des discours où il parlait de fusiller les ministres, la Chambre, et toute la boutique, le jour où on irait les prendre à Versailles.
— Pourquoi n’y va-t-il pas lui-même, au lieu de pousser les autres ? disait Félicie.
Mais Damour répondait :
— Tais-toi. Je fais mon devoir. Tant pis pour ceux qui ne font pas le leur !
Un matin, vers la fin d’avril, on rapporta, rue des Envierges, Eugène sur un brancard. Il avait reçu une balle en pleine poitrine, aux Moulineaux. Comme on le montait, il expira dans l’escalier. Quand Damour rentra le soir, il trouva Félicie silencieuse auprès du cadavre de leur fils. Ce fut un coup terrible, il tomba par terre, et elle le laissa sangloter, assis contre le mur, sans rien lui dire, parce qu’elle ne trouvait rien, et que, si elle avait lâché un mot, elle aurait crié : « C’est ta faute ! » Elle avait fermé la porte du cabinet, elle ne faisait pas de bruit, de peur d’effrayer Louise. Aussi alla-t-elle voir si les sanglots du père ne réveillaient pas l’enfant. Lorsqu’il se releva, il regarda longtemps, contre la glace, une photographie d’Eugène, où le jeune homme s’était fait représenter en garde national. Il prit une plume et écrivit au bas de la carte : « Je te vengerai », avec la date et sa signature. Ce fut un soulagement. Le lendemain, un corbillard drapé de grands drapeaux rouges conduisit le corps au Père-Lachaise, suivi d’une foule énorme. Le père marchait tête nue, et la vue des drapeaux, cette pourpre sanglante qui assombrissait encore les bois noirs du corbillard, gonflait son cœur de pensées farouches. Rue des Envierges, Félicie était restée près de Louise. Dès le soir, Damour retourna aux avant-postes tuer des gendarmes.
Enfin, arrivèrent les journées de mai. L’armée de Versailles était dans Paris. Il ne rentra pas de deux jours, il se replia avec son bataillon, défendant les barricades, au milieu des incendies. Il ne savait plus, il tirait des coups de feu dans la fumée, parce que tel était son devoir. Le matin du troisième jour, il reparut rue des Envierges, en lambeaux, chancelant et hébété comme un homme ivre. Félicie le déshabillait et lui lavait les mains avec une serviette mouillée, lorsqu’une voisine dit que les communards tenaient encore dans le Père-Lachaise, et que les Versaillais ne savaient comment les en déloger.
— J’y vais, dit-il simplement.
Il se rhabilla, il reprit son fusil. Mais les derniers défenseurs de la Commune n’étaient pas sur le plateau, dans les terrains nus, où dormait Eugène. Lui, confusément, espérait se faire tuer sur la tombe de son fils. Il ne put même aller jusque là. Des obus arrivaient, écornaient les grands tombeaux. Entre les ormes, cachés derrière les marbres qui blanchissaient au soleil, quelques gardes nationaux lâchaient encore des coups de feu sur les soldats, dont on voyait les pantalons rouges monter. Et Damour arriva juste à point pour être pris. On fusilla trente-sept de ses compagnons. Ce fut miracle s’il échappa à cette justice sommaire. Comme sa femme venait de lui laver les mains et qu’il n’avait pas tiré, peut-être voulut-on lui faire grâce. D’ailleurs, dans la stupeur de sa lassitude, assommé par tant d’horreurs, jamais il ne s’était rappelé les journées qui avaient suivi. Cela restait en lui à l’état de cauchemars confus : de longues heures passées dans des endroits obscurs, des marches accablantes au soleil, des cris, des coups, des foules béantes au travers desquelles il passait. Lorsqu’il sortit de cette imbécillité, il était à Versailles, prisonnier.
Félicie vint le voir, toujours pâle et calme. Quand elle lui eut appris que Louise allait mieux, ils restèrent muets, ne trouvant plus rien à se dire. En se retirant, pour lui donner du courage, elle ajouta qu’on s’occupait de son affaire et qu’on le tirerait de là. Il demanda :
— Et Berru ?
— Oh ! répondit-elle, Berru est en sûreté… Il a filé trois jours avant l’entrée des troupes, on ne l’inquiétera même pas.
Un mois plus tard, Damour partait pour la Nouvelle-Calédonie. Il était condamné à la déportation simple. Comme il n’avait eu aucun grade, le conseil de guerre l’aurait peut-être acquitté, s’il n’avait avoué d’un air tranquille qu’il faisait le coup de feu depuis le premier jour. À leur dernière entrevue, il dit à Félicie :
— Je reviendrai. Attends-moi avec la petite.
Et c’était cette parole que Damour entendait le plus nettement, dans la confusion de ses souvenirs, lorsqu’il s’appesantissait, la tête lourde, devant l’horizon vide de la mer. La nuit qui tombait le surprenait là parfois. Au loin, une tache claire restait longtemps, comme un sillage de navire, trouant les ténèbres croissantes ; et il lui semblait qu’il devait se lever et marcher sur les vagues, pour s’en aller par cette route blanche, puisqu’il avait promis de revenir.
https://fr.wikisource.org/wiki/Jacques_Damour
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Antony Soron
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