« Sur quel socle poser ce qui reste d’existence ? » : « Danbé », d'Aya Cissoko et Marie Desplechin

« Sur quel socle poser ce qui reste d’existence? »

Cette phrase, on la lit au milieu d’un malheur, quand meurt Issa, le jeune frère d’Aya Sissoko. Elle donne le ton d’un récit qu’on ne lâche pas.
Disons-le en effet d’emblée : on espère que Danbé paraîtra très bientôt en livre de poche et qu’il fera partie des lectures de bien des collégiens ou jeunes lycéens. Et qu’il donnera lieu à des échanges, à des débats sur ce qui fait d’un enfant voué au pire et d’abord aux impasses et à l’échec, un être plein de dignité.
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Un récit dans lequel l’enfance occupe la part majeure

« Danbé » signifie précisément dignité, en langue malinké. Née de parents Maliens, Aya Cissoko, championne du monde de boxe anglaise, a donné ce titre au récit qu’elle a co-écrit avec Marie Desplechin. Ce mot est comme son blason : il la définit à travers les très, trop nombreuses épreuves qu’elle a connues et traversées, restant droite. On reviendra sur ce parcours.
Co-écrit… Les mots inquiètent. On songe à ces nombreux « auteurs » qui produisent des pages et remercient, ici ou là, tel collaborateur. Tel n’est pas le cas ici. Les deux femmes apparaissent crayon en main en quatrième de couverture. Aya Cissoko lit ce que vient d’écrire Marie Desplechin que les lecteurs, jeunes ou adultes, connaissent pour les romans qu’elle a publiés à l’École des loisirs ou aux éditions de l’Olivier. Marie Desplechin réalise aussi de superbes portraits pour Le Monde, interrogeant par exemple Olivier Cadiot, Cristina Comencini ou Patrick Modiano.
Ici, elle est partie de fragments écrits par la jeune boxeuse pour rédiger un récit dans lequel l’enfance occupe la part majeure. Travail délicat, long et difficile pour les deux femmes : Aya a « verrouillé » son passé, elle « cloisonne ». Marie Desplechin a pris des fausses routes, n’a pas tout de suite trouvé son ton, le rythme, en somme la voix qui serait la sienne et celle d’Aya Cissoko. Mais une fois le chemin trouvé, elle a pu écrire ce beau livre avec son « modèle ».
L’emploi du présent, le nombre de faits relatés donnent le sentiment que beaucoup d’années ont passé, qu’Aya est déjà une vieille dame, alors qu’elle n’a que trente et un ans. La sagesse acquise à travers les expériences n’y est pas pour rien et on en retrouve la trace dans la formulation choisie par les deux femmes. Les beaux moments d’écriture ne manquent pas, et ils pourront être des repères, le jour où ce récit sera lu dans les classes.
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 » Ma mère est une excellente stratège.
Elle ne va jamais à l’affrontement. »

Aya est donc fille de Sagui et de Massiré. Ils sont Maliens. Son père a vécu une première fois en France pour travailler. Pour « faire l’aventure » comme on dit, quand, selon la phrase laconique pour évoquer cette émigration d’alors, « on a marché ». Il est retourné au pays, revenu en France avec sa jeune épouse. Ils ont eu quatre enfants. Aya est la deuxième, après Ali. Il a travaillé chez Renault, adoptant et ne quittant jamais l’identité de son frère. « Filière photomaton », disait-on chez l’employeur peu regardant. Puis il a perdu son emploi, connu les boulots précaires, vécu difficilement mais n’est pas retourné au pays. C’eût été perdre la face. La famille constituée de six personnes vivait dans un minuscule appartement.
« Enfance soyeuse, enfance à taille d’enfance », résument les deux auteurs. Jusqu’au jour fatal : un incendie a détruit la pièce qu’ils partageaient. Sagui est mort ainsi que Massou, une petite sœur. Massiré s’est retrouvée seule et elle a refusé la loi de la famille malienne qui lui enjoignait de rentrer au pays avec ses trois autres enfants. Elle était déjà malade des reins, soumise à des dyalises, en attente d’une greffe. Quand, autre malheur, Issa, son plus jeune fils est mort d’une méningite mal diagnostiquée. Pauvreté, mauvaise santé, solitude et précarité…
il y avait de quoi abattre ces êtres. C’est sans compter sans l’orgueil de la mère et ce qu’elle transmet à ses enfants. Elle rejette la loi des pères, n’accepte pas que sa fille s’écorche les genoux, se fasse des plaies qui sont sa façon d’être victime. « Danbé » c’est une contrainte salvatrice : « Il me faudra des années pour le comprendre : ma mère est une excellente stratège. Elle ne va jamais à l’affrontement. Elle résiste sur une ligne défensive dont elle ne bouge pas. Elle tient debout. Elle encaisse. Ses victoires sont lentes à venir, mais sans appel. »
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Championne de France

L’école sera donc le lieu de l’exigence, de la rigueur, de la réussite. Et Aya, malgré un redoublement de CP (l’un de ceux qui annoncent le pire), sera une écolière brillante, une collégienne rebelle et souvent insolente, mais déterminée. Le véritable obstacle sera le lycée ; elle redouble et perd provisoirement pied. Une dépression met un coup d’arrêt à son parcours. Il faut cependant comprendre qu’elle a subi de multiples épreuves, connu l’horreur du « 140 », une cité HLM du XXe arrondissement « forteresse de la misère », ce que l’on imagine de pire en matière d’urbanisme pas pensé.
Tout se ligue contre elle : « Les gamins que nous sommes ne sortent pas comme ça du carcan de leur environnement, seulement parce qu’ils en rêvent. Il faut pour y parvenir une somme extravagante de qualités, d’intelligence, d’obstination. Il faut une combinaison de hasards, de rencontres, de soutiens. Il faut un coin de table pour travailler, un coin d’armoire pour ranger ses livres. Il faut de la confiance, en l’autre, en soi. Bref, tout un tas de conditions invisibles, normales pour la majorité des enfants. »
Au 140, la loi du plus fort est la règle. Ce n’est pourtant pas pour cette raison, pour être parmi les forts que Aya choisit de pratiquer la boxe, mais pour être elle-même. Sa mère l’a inscrite à un club local parce qu’elle a senti que l’enfant avait besoin de sport. Tous les sports sauf la boxe qu’Aya a voulue, quand même. Mais Massiré a confiance en Yves Gardette parce que cet entraîneur est un animateur dévoué, attentif à chaque enfant, et d’une rigueur qui aide à grandir. Il ne fait aucun cadeau à la jeune fille, la place parfois dans des situations insupportables, mais elle apprend et elle réussit. Avec lui, elle devient championne de France. Plus tard, Jean Rausch, un autre entraîneur qui veut des « démerdards » et non des « assistés », pour qui la victoire est celle d’une équipe la conduira au titre mondial.

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La suite du parcours d’Aya Cissoko est à l’image de cette adolescence rude, parfois violente et douloureuse. Mais, à lire Danbé, on a plutôt le sentiment que la jeune femme est un modèle de réussite. Certes, elle n’aura peut-être pas de Rolex à cinquante ans, mais ce qu’elle dit et montre peut aider des milliers d’enfants ou d’adolescents qui lui ressemblent à se forger une identité, à se construire, à évoluer. Non pour avoir, mais pour être.

Norbert Czarny

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• « Danbé », d’Aya Cissoko et Marie Desplechin, Calmann-Levy, 2011.

• Marie Desplechin dans l’École des lettres.

• Les romans de Marie Desplechin à l’École des loisirs.

• Deux entretiens vidéo avec Marie Desplechin.

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Norbert Czarny

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